mardi 4 novembre 2008

Au passage - Emmanuel Bouchard

Ces brèves nouvelles sont dix-sept incursions dans le coeur de Québec mais surtout au cœur de la poésie. Poésie, pas tant par le style que par les situations, les mises en place des personnages qui déambulent, aériens, touchant à peine le sol. J’ai éprouvé une sensation d’irréalité par les ambiances, un contraste intéressant avec le style qui détaille avec une précision d’horloger.

Dès la première phrase, nous sommes là où l’histoire va se passer. L’auteur a ce talent, et heureusement, puisque ces nouvelles sont extrêmement brèves. On a vraiment l’impression de se laisser conduire par un auteur qui sait où il s’en va. Phrases et paragraphes se découpent, battant une rythmique ordonnée et posée. Toutes ces qualités remarquables pour mener une histoire du point A au point Z ont un revers, arrivés au point Z, il nous a semblé, parfois, qu’il y manquait une petite information. Avions-nous lu trop rapidement, échappant le petit indice qui éluciderait le mystère ? Ou, simplement, le mystère nous était généreusement offert afin qu’on l’élucide soi-même. Un incipit devant la nouvelle « Point d’orgue » corroborerait mon hypothèse :
"Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié"(Voltaire)
Un mystère poétique certain se dégage et malgré certains dénouements un peu nébuleux, pour nous en tout cas, nous avions toujours aussi hâte d’entamer la prochaine. J'y rajouterais une saveur surannée se dégageant de l’ensemble, ne serait-ce que par les prénoms « Cyprien, Néhémie, Baptiste, Hermione, Achille » mais pas seulement eux, un style retenu et recherché déliant des coulées élégantes, prend la pose, et se dépose avec noblesse.

Six des dix-sept nouvelles avaient déjà été publiées dans des revues ce qui n’est pas surprenant. Le pouvoir de cet auteur est sa constance, pas seulement dans le ton et les ambiances, mais dans l'intensité soutenue de chacune de ses histoires. Ce qui demeure remarquable dans un recueil qui, assez souvent, donne le vertige des montagnes russes.

Un plaisir pour les oreilles de les entendre, un délice pour les yeux de les voir, et une réjouissance pour l’esprit de les sentir.

Au passage, Emmanuel Bouchard, Collection Hamac, 132 p. 16.95 $

6 commentaires:

Éric a dit...

Ah, Venise, je suis tellement content de ce que je viens de lire! Avant d'entamer ton billet, j'étais nerveux, j'avais peur. Tu as bien reçu ce recueil. Ne t'en fais surtout pas avec ce que tu n'as pas compris. Ça fait effectivement partie de la signature d'Emmanuel et justement de son univers poétique. J'ai mis trois lectures avant de saisir plusieurs subtilités qui m'avaient échappé, mais à la première j'étais déjà conquis.
Merci de t'intéresser au travail d'auteurs débutants et aussi à celui que je fais pour Hamac.

Venise a dit...

@ Éric : Marc et moi avons trouvé que c'est réellement un auteur prometteur. C'est très attractif cette manière d'être mené à bon port sur le bateau du mystère. Il faut s'abandonner mais c'est facile.

Je viens de poster mon commentaire à La Recrue, catégorie Repêchage (il sera en ligne cette nuit !). Emmanuel Bouchard a ce privilège puisque, chose assez surprenante, c'est une première oeuvre.

Je suis contente que tu m'aies laissé un mot. Comme tu dis, tu lis sans laisser de trace, mais une trace de temps en temps, je l'apprécie à un très haut point :-D

Danaée a dit...

Moi aussi j'avais beaucoup aimé la prose d'Emmanuel. Je suis contente de voir que tu aies aimé aussi.

C'est l'fun que tu lui accordes un place au "repêchage" sur la Recrue.

Tu disais que c'est un plaisir pour les oreilles et je dois te dire que j'ai entendu Emmanuel lire une de ses nouvelles (ma préférée, d'ailleurs, Le livre de poèmes) lors d'une séance pour les Journées de la Culture, et j'avais l'impression de la découvrir une deuxième fois. C'était totalement différent comme expérience. Très beau. Prenant.

Suzanne a dit...

Difficile de résister à un tel billet. je note et je lirai bientôt. Merci.

Martin a dit...

Comme pour Venise, ce qui m'a d'abord frappé chez Bouchard, c'est la parfaite maîtrise d'un style assumé de la première à la dernière page. Cette prose imprègne lentement notre esprit et, sans trop qu'on s'en rende compte (tellement l'écriture «semble» simple), on se retrouve immergé dans l'atmospère particulière de ces textes, à la fois poétique et très réaliste. Aucune fausse note dans ce que je serais tenté d'appeler cette poétique du non-événement. Évidemment, ce choix a parfois pour effet de nous laisser perplexes à la fin de certaines nouvelles; mais pour ma part, la perplexité s'effaçait rapidement derrière l'admiration pour un auteur qui, dès son premìer livre, sait s'en tenir aussi résolument à son parti pris esthétique. Pour un jeune auteur il peut être difficile de trouver sa voix et de lui être fidèle, mais pour Emmanuel Bouchard tout ça semble déjà réglé... Bravo!

Venise a dit...

@ Martin : Ah là, mais vraiment, nos pensées se rencontrent ! Un témoignage de plus pour cet auteur surprenant de maturité.