dimanche 9 septembre 2012

Le hasard et la volonté de Jean-François Beauchemin


C’est presque de l’ordre du cérémonial de prendre ce livre entre mes mains pour le commenter. Il est impossible pour moi de l’aborder comme un autre roman puisque peu de lectures me font cet effet : me sortir de la fiction pour entrer dans une vérité. Je ne prétends pas par là que Jean-François Beauchemin détient la vérité, mais il approche une vérité qui me console des faussetés de ce monde. Il m’arrive d’être en quête du roman qui me jetterait hors de ma vie pour en vivre une autre, de préférence plus palpitante. Mais quand je me décide à lire du Jean-François Beauchemin, c’est tout le contraire qui m’anime : entrer de plein fouet dans ma vie.

"Mais ça parle de quoi donc ?" Je laisse tout d’abord l’auteur vous répondre « J’écris presque à chaque page des choses à propos du temps qui passe, du corps, de la pensée, de la joie, des chiens, des étoiles, de la mort, de l’inexistence de Dieu. [...] Je suis plus discret que mes livres. Je ne suis pas aussi sûr qu’eux. Les sentiments des hommes sont complexes et embrouillés. Tout ce qui fait leur étonnement, leur peur, leur extase ou leur supplice est fugitif, mobile comme un visage.

Quel subterfuge a-t-il utilisé, cette fois, pour nous laisser entrer au cœur de ses pensées ? Les principes d’un homme, le narrateur, l’obligent à choisir le moment de quitter sa vie et il nous livre son journal quelques jours avant son irrémédiable Départ. Enfermé entre les quatre murs d’une prison, son esprit est libre comme celui d’un goéland volant au-dessus de sa vie. Il revient sur les événements marquants qui la composent – ou la décomposent. Et cet homme, drôle de hasard ou est-ce une volonté - a écrit La fabrication de l’aube, Cette année s’envole ma jeunesse, Le temps qui m’est donné. Rarement j’ai vu un auteur revêtu de la peau de son personnage parler de ses œuvres passées.

Il va quitter sa vie et cette femme qui la aimée et on comprendra tout au long de notre lecture que toute sa vie l’a préparé à sa mort.

Combien de fois ai-je suspendu ma lecture pour relire à voix haute afin d’entendre ces mots de l’intimité, pour favoriser une emprise sur cette réalité intangible. J’avoue avoir prié Marsi de lui lire certains extraits. Après quelques suppliques, il acceptait d’emblée, y prenant de plus en plus goût. Je savais choisir les passages pour son esprit scientifique, son imaginaire et son sens de la beauté jamais rassasié. D’ailleurs, ne jamais se rassasier de la beauté cultive un état heureux, ai-je conclu en lisant Le hasard et la volonté.

Le regard de Beauchemin porte haut vers la figure aimée, celle de Manon, sa compagne de vie. Moi qui aie souvent donné comme mesure de l’amour, la quantité et la qualité d’attention portée à une personne, me voilà confortée dans cette vision. Le regard panoramique de Beauchemin porté sur toutes les choses de la vie, peut viser celle qu’il aime, la traverser, la transpercer, sans jamais intervenir dans son espace, autrement qu’en lui offrant son intense présence.

Pour disserter aussi agilement sur la beauté de la vie et ses aspérités, l’esprit de Beauchemin génère de la reconnaissance qui, elle, fréquente de près la conscience. Qu’est-ce que la beauté ? Pas seulement une silhouette aux formes balancées ? J'ai compris à la suite de ma lecture que la beauté de la vie reviendrait essentiellement à voir le meilleur dans le pire : « Je m’étonnerai toujours du fait que la majorité des gens, lorsqu’ils songent à leur fin, se disent surtout qu’ils vont mourir au lieu de se rappeler qu’ils ont vécu »

Pour tous ceux qui n’ont jamais lu Jean-François Beauchemin, je commencerais par celui-ci. Il est un aboutissement. 

Le hasard et la volonté, Jean-François Beauchemin, Québec-Amérique, 176 p. Fév 2012



10 commentaires:

Sylvie a dit...

Eh bien, quel drôle de hasard. Ce matin même, je prenais ce roman dans ma pile avec l'intention de le commencer ce soir.
J'ai maintenant hâte que la journée soit finie. hihi

Julie GravelR a dit...

Bon. Tu me convaincs presque de me réconcilier avec lui! :)
Sérieusement, ce livre me semble très beau. Très proche, aussi, de ce qui m'habite ces temps-ci.

Venise a dit...

Sylvie : En effet, quel drôle de hasard ! Tu vas te délecter, je n'en doute même pas une seconde. C'est rare les livres qui nous transforment de l'intérieur, il faut en profiter !

Venise a dit...

Julie : Je ne me souvenais pas que tu avais eu un différend avec lui !
Oui, sincèrement, tu vois bien, c'est LE moment. C'est effectivement très proche de ce que tu vis, je suis certaine que cet écrit va te faire découvrir plein de choses. On pourrait en parler après. C'est un livre fait justement pour échanger sur l'essentiel, ce que l'on perd de vue dans le brouhaha de nos actions à répétition.

ClaudeL a dit...

À la suite de tes billets à son sujet, j'arrive dans une librairie, j'en prends un, je lis un peu, j'en prends un autre, après quelques pages, je le remets sur la tablette, puis un autre que j'apporte dans une autre rangée et que je consulte à nouveau... je ne me décide pas à acheter. J'en ai fait venir un à la bibliothèque, je ne me rappelle plus lequel et je n'en ai pas terminé la lecture.
Je suis fâchée contre moi de ne pas l'aimer autant que toi. Ce que tu en dis me touche plus que ce que Beauchemin écrit.
Mais je sais déjà que je feuilletterai aussi celui-là. Un jour peut-être, je ne le bouderai plus.

Venise a dit...

ClaudeL : Tu me fais réaliser jusqu'à quel point il faut s'ouvrir pour que cette prose rentre. Il faut être assoiffée d'entendre du sens à la vie. Il faut aussi, je crois, entendre du silence à l'intérieur de soi, avoir un certain attrait pour le contemplatif (toi, qui vois la beauté du monde par ton objectif !).

Peut-être que cette fois-ci sera la bonne... ou non ! En tout cas, bravo d'avoir persisté !

yueyin a dit...

un auteur que je ne connais pas, mais que je feuilleterai donc à l'occasion :-)

anne des ocreries a dit...

Tu me donnes envie de le lire.

Venise a dit...

yueyin : Si j'ai éveillé votre curiosité, je me dis "mission accomplie".

Venise a dit...

Chère Anne : J'en doute même pas !