jeudi 27 février 2014

VRAC tranche de vie

Sur le fil de Maude Déry
Je n’ai pas si souvent donné ma démission en bientôt 7 ans sur le Passe-Mot mais, pour ce titre, en quelque sorte, je la donne. C’est un recueil de nouvelles que j’ai lu, on peut même dire avaler goulument. Un peu comme des chips. Vous savez le goût de la dernière chip qui renvoie le feeling de ne pas être comblée, et qui avance ta main vers une autre. Il y a de ça dans les nouvelles de Maude Déry. Aussitôt que tu en as fini une, tu en veux une autre. C’est dramatique, intense, ça a l’air vrai, ça t’embarque tout de suite, et tu n’as pas envie de descendre, alors, quand arrive la fin, il t'en faut une autre, tu en veux toujours plus. Par contre, cette avidité à toujours plus, me fait oublier ce que je viens de mang.... lire. Le dénouement tombe et me laisse un peu tomber, et presque toujours sur une note, sans éclaircie au bout. À une ou deux exceptions près, ce sont des couleurs sombres.

Mais je vous entends vous demander, oui mais de quoi elles parlent ces nouvelles ? Eh bien, encore une fois pour le genre « nouvelle », c’est pour moi la torture d'en dresser un compte-rendu, qui se respecte et respecte l’auteure. Alors, cette fois-ci, je donne ma démission et c’est Topinambulle qui me permet de le faire. Cette blogueuse consciencieuse adore les nouvelles, ce qui fait qu'elles vont tapisser ses neurones, elle peut donc leur rendre hommage, en en parlant une à une. Elle donne l’heure juste. La lire est le meilleur conseil que j’ai à donner « Sur le fil ».

La tranche de vie maintenant
Vous avez remarqué mon rythme de sorties de billets ? Il est au ralenti. C’est à cause de la vie, de ma vie. Je déménage encore une fois. Faut le faire ! Ça fait même pas deux ans que nous sommes à Cowansville que nous retournons, pas à Eastman, mais tout près : Magog. Une occasion en or, et en argent, de retourner dans cette région qui a laissé des marques sur nos peaux. Ma tête est ailleurs et c’est dans les boites qu’elle est. Et je ne sais pas dans quelle boite je l’ai mise. Peut-être avec les innombrables boites de livres ! Nous déménageons le 14 mars, on passe chez le notaire le 13. Marsi remet son manuscrit de trois ans de labeur dans quelques jours à La Pastèque. Vous voyez le tableau ? Nous, pis les dates, c’est une histoire complexe. Soit qu’il y en a pas, et que le calendrier coule son quotidien avec ses pleines et rondes lunes ou soit que les dates s’agglutinent dans une étroite sphère.

Et de mon côté, aussi bien vous le dire pendant que nous sommes à mordre dans une tranche de vie, je traine de la patte. J’en ai une avec un genou récalcitrant qui fait concurrence à l’autre qui l’était déjà. Alors, je me promène d’une solution à l’autre, ponction, infiltration de cortisone, physiothérapie, mais toujours à l’aide d’une canne. Ce qui me ralentit, et même le cerveau, on dirait !

Les lettres de refus du premier manuscrit
Très intéressant le dernier billet de blogue de la Doyenne, personnage sous lequel se cache Mylène Gilbert-Dumas, une de nos prolifiques et talentueuses écrivaines. Très éloquent son parcours, un vrai chemin de croix, avant d’arriver à la publication. Si elle avait écouté les premières lettres de refus, elle serait horticultrice, au lieu d’auteure. En plus, elle donne un truc quand on envoie les manuscrits, un truc reçu d’un éditeur. À lire.

Finir en beauté
Je vous laisse sur L’homme qui aime écrire. C’est une chronique de Patrick Lagacé, plusieurs l’ont sûrement lue, pour les autres, eh bien, n’hésitez pas, ça fait chaud au cœur.

mardi 18 février 2014

Traces de Anna Raymonde Gazaille

Des femmes mutilées sont exposées sur leur lit, telles des trophées, suite à des actes d’une violence inouïe. Si c’est un tueur en série, il faut le capturer pour que cesse le carnage. Un voyeur se tapit dans l’ombre, une femme échappe à la mort, alors qu’elle est au volant. Ces éléments viendront-ils brouiller les cartes ou rajouter des indices?

Le chef enquêteur, Paul Morel et son équipe – Tanguay, Cabrini, Ling Yao et Gupta –, aidés par un enquêteur d’un autre poste, se jettent à corps perdu dans l’enquête. Cette pluralité d’enquêteurs est une nouveauté pour moi. Peut-être est-ce pour cela que ce polar contient un très grand nombre d’explications sur les procédures policières. Ce côté didactique m’a certaines fois dérangée et à d’autres, j’y ai trouvé mon compte.

On entend souvent dire que l’auteure d’un premier roman veut tout mettre, avec Traces, je dirais, encore plus, peut-être parce que c’est un polar! Le bon côté est que cela permet d’ajouter de la chair autour de l’os, l’histoire s’étendant vers différentes ramifications. L’auteure se permet même d’aborder des questions de société.

J’aime que l’on approfondisse le caractère d’un meurtrier pour y découvrir une source de mobile implacable au niveau psychologique, surtout lorsqu’il s’agit de crimes à ce point abjects. J’ai trouvé le portrait du meurtrier un peu flou, malgré ses mobiles, un peu comme si on jouait à Clue, et que c’était le rôle qui lui était dévolu pour cette joute. Le caractère le plus fort, donc le plus crédible est, à mon sens, le voyeur, qui donnerait des sueurs froides à n’importe quelle femme.

S’il y faut cerner un thème, il tourne définitivement autour de la relation attractive : la perverse, l’hypocrite, la jalouse, la toxique, l’esclavagiste; on s’en prive, on s’y vautre, on envie celles des autres. L’auteure révèle la relation amoureuse de tous ses personnages, autant la femme accidentée que l’enquêteur de l’autre poste, ce qui est en fait en définitive un polar touffu, nouveau genre. À quand la deuxième enquête ?

mercredi 12 février 2014

Corbeau et Novembre de Stéphane Achille

"Fin tableau de société personnifié par un obsessif compulsif"

Je pense avoir trouvé un auteur dont j’aime l’humour, même quand il ne désire pas être drôle, et peut-être parce qu’il ne le désire pas à tout prix.

Les excès de Charles-Alexandre Dulong ont récolté mon lot de sourires chroniques, celui-ci occupant pour mon plus grand plaisir, le rôle de narrateur. Stéphane Achille a su exploiter avec finesse les excès de ce personnage. Grâce à sa formation légale, celui-ci est en charge du département de la rédaction des modes d’emploi. Si vous vous êtes déjà demandé qui rédigeait ces mises en garde « ne pas immerger un séchoir dans l’eau quand il est branché», c’est notre narrateur qui s’en acquitte avec le plus grand des sérieux.

Comment peut-on devenir maniaque de la procédure, encadrer chacun de nos gestes au point de tuer toute spontanéité en soi? Bref, comment peut-on tenir à tout prix à se protéger de la vie? Les réponses à ces questions se trouvent dans les chapitres des années 1984, alors que Charles-Alexandre est un gamin de 11 ans.

L’auteur nous fait voyager de la racine (1984) à la fleur de l’âge (2011), aussi progressivement que subtilement, nous laissant découvrir pourquoi l’homme est devenu ce qu’il est : un être obsessif compulsif socialement productif.  

Les chapitres sur l’enfance sont captivants, une perle que cette relation avec sa mère, mais de le retrouver ensuite à l’âge adulte est jouissif. Ce professionnel prétentieux se prend en défaut et s’enfonce lentement les pieds dans les plats à la suite d’une erreur. Si vous voulez voir comment panique un homme qui vit aussi méthodiquement qu’un métronome ? Vous en trouverez une démonstration comique et complexe.

Que j’ai apprécié cette satire en douceur de notre société qui surconsomme couche de protection par-dessus couche de protection ! Nos travers de société défilent sous nos yeux, sans ton explicatif, encore moins moralisateur. Des intrigues assez denses nous mènent à tourner vivement les pages, tout en ne voulant rien manquer de ce style pince-sans-rire tout en subtilité.

Je ne l’ai pas lu, je l’ai souri. 

mardi 4 février 2014

Quelques pas dans l'éternité de Jean-François Beauchemin

J’ai aimé que Québec Amérique nous présente “Quelques pas dans l’éternité” dans un tout autre format que les derniers opus de Jean-François Beauchemin. J’ai aimé lire ce petit livre déposé entre mes mains, il s’y est reposé. Que pouvait donc avoir à nous confier, Jean-François Beauchemin, lui qui nous a déjà amené à humer les essentiels thèmes de la vie ?

C’est un journal. Des notes colligées pendant une année, pas sur la pluie et le beau temps mais sur la vie et la mort, sur le ciel et la terre, sur le songe et la réalité. Toujours aussi fouilleur de ses états d’enfance et toujours aussi  en alerte devant la beauté. Il ne nous laisse plus le choix de ne pas commencer à le connaître, je parle bien sûr de ceux qui, comme moi, le suivent pas à pas.

La forme du journal apporte un nouvel angle à la pierre précieuse qu’est son propos, que l’on retourne entre nos doigts d’une différente façon. Il y a ce jour à jour, ce quotidien, cette routine d’écriture, cette matière première de son métier assumé, défini : écrivain. Son métier prend beaucoup de place en ces pages qui se tournent au gré des jours de calendrier. Je me suis plu à regarder l’espace temps laissé entre les dates. Qu’avait-il fait qu’il taisait ? J’allais jusqu’à me poser cette question.

Dans ces carnets tenus avec conscience et régularité, on trouve l’homme entier, non pas que les carnets puissent le contenir en entier, mais il renvoie un aboutissement des quatre derniers titres publiés. Nous longeons avec lui son expérience d’écriture, même ses livres pour la jeunesse. Un voile est soulevé afin que nous reluquions les coulisses de sa vie d’écrivain, en sa compagnie. L’écrivain et l’humain sont en relation si intime, presque indissociable.

J’ai réalisé plus que jamais qu’il existe le « avant » et le après son coma : « Ma mort, aux côtés de laquelle je venais de m’étendre quelques jours, m’indiquait désormais où regarder » C’est la première fois que j’ai compris jusqu’à quel point sa maladie, qui a failli lui faucher la vie, l’avait fait rencontrer la douleur. Comment faire pour que la douleur imprégnée dans tes chairs ne transforme ton corps en ennemi juré pour toujours ? C’est l’exercice qu’il s’est employé à faire et qu’il poursuie, pour les séquelles qu’il en reste et toutes les autres qui en découlent.

Ces carnets nous donnent également un aperçu de son modus vivendi, les gestes et pensées qui font de lui un être zen, serein, quand il pourrait être tout autre, à dériver par ses primes pulsions. Sa vie est loin d’être ennuyante, ses mots non plus, et ses réflexions font réfléchir. Ses pensées nous ramènent à soi, en soi. Même s’il donne beaucoup de temps à son compagnon canin, c’est pour mieux réfléchir à l’humain, le centre de l’univers.

Dans ces autres récits, il faisait continuellement référence à la beauté. J’ai été tenté à certains moments de remplacer le mot beauté par « esprit », « dieu », « idéal », « harmonie », juste pour voir si je la comprenais mieux. C’est la beauté qui porte un grand B et je crois que celle-ci varie d’une conscience à l’autre. Ce que je dirais de celle de Jean-François c’est qu’elle apaise, abreuve, rassasie.

La dernière page tournée, j’ai soupiré d’aise, même si ma lecture du début ne laissait pas nécessairement présager une telle satisfaction. Au départ, certaines redites m’ont quelque peu dérangée. La présence d’une histoire, si mince soit-elle, me manquait. Comme les textes s’échelonnent sur une année complète, j’ai perçu un mouvement dans l’humeur de l’auteur. Le début est marqué par une critique littéraire sur son dernier bouquin, indiquant que l’on pouvait croire à de la prétention dans sa manière de s’exprimer. L’auteur a pris soin de nous expliquer jusqu’à quel point, c’est tout le contraire, puisqu’il se met dans le même bateau que ces êtres qui appréhendent mal la vie à certains moments.

Malgré le manque de justesse, je crois avoir compris ce que le critique a tenté de dire. Il arrive parfois à Beauchemin d’utiliser un ton de prophète, du genre : « Vous avez tort si vous pensez cela ... ». C’est la forme, pas le fond, on fait la différence si on s’ouvre. À mesure que j’avançais et plus l’intimité croissait, et plus je faisais corps avec l’écrivain et tombaient des barrières, comme de ces sentences sentencieuses.

Un voeu nouveau d’une belle vivacité est né en moi : répliquer. Je n’ai pas encore placé ma demande au maître « temps », il m’en faudrait une petite réserve pour accomplir ce projet. Ah, la vie, comme elle nous occupe.