vendredi 26 décembre 2008

Vacuum - Christian Mistral

« Je crois furieusement que personne n'est sur cette terre pour écrire des livres. Il faut vivre dans la joie la plus féroce que nous permet notre tempérament. Seulement, oui, quand un livre est fini, on en commence un autre, jusqu'au dernier hoquet, en essayant de retenir un peu de beauté entre ses doigts, et de ne pas écrire trop de conneries."
Cette déclaration, c’est Christian Mistral qui l’a sortie en 2003 en même temps que deux livres : Origines, un essai dans la collection ÉCRIRE – et Vacuum. Si nous revenons à la source du mot, vacuum est un espace vide, sans matière. Une page blanche. Ou plusieurs pages blanches qui se remplissent de mots comme le sang circulant dans les veines de l’écrivain.

En 2003, cette suite de réflexions, émotions, inspirations, défilant au jour le jour, heure après heure s’est laissée classer sous « journal ». Si Vacuum sortait aujourd’hui, on appellerait probablement blogue cette intense danse du quotidien d’un auteur qui nous ouvre grand la porte de son appartement. En plus, cette livrée de confidences déversée sur un ton touchant autant que troublant, cet échange amical et intime de l'écrivain au lecteur, n’aurait certainement pas passé inaperçu. Ne serait-ce que pour son absence de prétention, mais plus encore pour la simplicité de l’ouverture grande, sans peur d’être jugé, pour toute la confiance portée au lecteur que ce don de soi sera accepté, accueilli, aimé.

Il faut bien partir du vacuum pour remplir aussi densément un espace. De la densité marquée par l’intensité, il y en a tant en si peu de temps, qu’il est recommandé de la déguster par petites bouchées de mots. Je l’ai vite réalisé. Au début, à essayer d'en lire beaucoup, je cherchais mon souffle, courrais après un point, une fin de chapitre, d’époque, d’ambiance, n’importe quoi qui me dirait : on est arrivé quelque part, reprend ton souffle ; ingurgite, digère, assimile. Ce texte ne peut se lire comme un roman, c'est impossible. À moins de tenir absolument à passer à côté du quotidien d’un homme prolifique, généreux, inspiré. Ce serait prétendre que la musique, c'est seulement des notes, sans sa pause, sans son silence, ces espaces où l’on puise sa réserve d’air. Dans Vacuum, il faut intercaler des silences, des réflexions, entre ces cascades effrénées de mots.

En même temps que Mistral, voyage un vent mythique et ce vent le rend plus grand, plus effrayant que nature. Dans Vacuum, l’offrande nous est faite de rencontrer sa nature d’homme qui vit et se bat, comme tout le monde, avec son quotidien : apprêter son pâté chinois, attendre ou consoler un ami, rêver à sa douce, visiter sa mère, comprendre son fils. Cependant que c’est un écrivain, pas un forgeron, nous entrons donc dans les chambres quotidiennes de l’inspiration et qu’est-ce d’autres pour un écrivain que rester à l’affût de l’actualité de la vie ? Discours, réflexions, tirades ciblent les rouages de la société, certaines fois le propos est déjà dépassé par l’histoire pour tout ce que l’actualité a d’impitoyablement passager ou, d’autres fois, les plus nombreuses, le propos est encore percutant.

Ce qui m’a le plus frappée, fascinée même, est ce regard que Christian Mistral pose sur lui-même, qu’il soit dans une situation où sa liberté lui est retirée, ou alors à essayer d'écrire (Origines, qu’il écrivait en simultané à Vacuum), ou complètement paumé, il garde toujours un espace libre entre lui et sa vie, comme si elle se vivait en différée. Et c’est le cas, puisqu’à poursuivre le but d'observer sa vie pour nous l’offrir en pâture, il devient un personnage à ses propres yeux. Un personnage qui se tient près de son auteur, aussi près que le souffle du cœur laissant échapper une longue respiration, inspirant la satisfaction, expirant la déception.

Et quand je pense que je ne vous ai même pas encore parlé du style ! Celui-ci, même s’il sert à décrire le quotidien, ne l’est assurément pas. Ce style débridé, inspiré, continue à nous pousser hors de la ligne du conventionnel et de l’attendu, nous propulse encore et toujours loin de soi, nous emportant au-delà du raisonné, pour atterrir en douceur ou en douleur, en plein cœur du senti.

Cela pourrait être le temps de vous offrir quelques extraits, mais je l’ai déjà fait dans Extraits apéritifs (oui, oui, retournez-y, ce portrait d’extraits vaut la peine !), par contre, comme j’ai commencé par les mots de l’auteur, ça me plairait de terminer avec eux. Cette fois, je tâterai de l’intrépide laissant une chance à la vie d’être accommodante, que le dit extrait soit choisi par le hasard, sans que mon « je » ne soit en cause, autre que par le bout de mes doigts qui pointe le paragraphe :

« Y a des gens, je vous jure, la liberté les fait râler (surtout la mienne). Hier, quelqu’un que je ne nommerai pas me demande de rester. À regret, j’explique que j’ai des choses à faire au Bunker. « Dans ce cas, SORS DE MA VIE !, hurle quelqu’un.

Ciel d’Afrique et pattes de gazelle ! Quelle bonne occasion de réintégrer la mienne, pensé-je. »

9 commentaires:

gaétan a dit...

Hé ben. Bel hommage que vous lui faites. Vous ne vous arrêtez pas à apprécier certains livres vous prolongez votre amour pour leurs auteurs.

Venise a dit...

Gaétan : Disons que que lorsque l'oeuvre est un journal au quotidien, ou un blogue, le contact est plus direct qu'à travers les personnages d'un roman. En tout cas, j'ai vraiment beaucoup apprécié cette lecture substantielle !

Oldcola a dit...

Chris, keep smiling ;-)

helenablue a dit...

Oh ! Chére Venise ,
encore donc un livre de Mistral à lire ... je suis dans "Vamp " pour le moment , et je ressens comme toi cette proximité dont tu parles , ici en commentaire ...

Pour ce qui est de l'écriture , je ne peux le faire mieux que toi ...

Mistral a dit...

Oué, Antonios mon Colosse bordelais, j'ai les mâchoires barrées dur sur le sous-rire. Si Ven elle-même ne peut avaler que Vacuum est un roman, quand bien même c'est écrit sur la couverture sous ma signature, faut croire que tout ce foutu livre est une menterie mentholée, un fruit fictif, un sophisme qui mord la queue de la sagesse qui enfonce une pomme dans le Serpent qui digère déjà sa livre de chair, rêvant qu'il va marchant de Venise au Golgotha, la tripe pleine on cauchemarde, le diable ne fait pas exception, et que peut-il rêver de pire, sinon que de saintes jambes lui poussent pour jogger sur les eaux, un dos pour porter la Croix, des mains à clouer dessus, l'indignité doublée de l'inconfort d'être dénaturé, privé de son identité... Le serpent rampe et sinue, Jésus est un bon fils friand du fouet, Cyrano a du flair, Hitler brûle en enfer, moins j'ai d'affaires à faire plus je suis débordé, Orphée séduit la mère de Polichinelle et moi je joue aux dés avec la Fée Cannelle.

helenablue a dit...

Un roman , sous une forme de journal , le "je " est un autre ; en tout cas , cette manière d'écrire le roman donne un sentiment de proximité , d'intimité même ; je trouve qui rend du coup les mots plus forts encore , plus vivants devrais-je dire ...
Ca crée même une sorte de trouble , une poésie , un rythme à part ... c'est très prenant ...
Pour moi , en tout cas !

Mistral a dit...

C'est pas moi qui le dit, c'est une héroïne de roman, bleue comme la vérité des cieux!

Danaée a dit...

Ah, bordel. Lui, je vais le lire. C'est sûr. Roman ou pas. Ce que tu en dis ici vient faire résoner bien des cordes dans mon esprit.
Inspirant.

Joyeux temps des fêtes, en passant!

Venise a dit...

helenablue : Et quand on dit "journal", dans ce cas-ci, ce n'est pas une manière de parler. S'y retrouvent les dates, les heures mêmes, parce que assez souvent plusieurs interventions par jour.

De toutes manières, à ce que je sache, un écrivain n'est jamais soumis au serment "Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dites je le jure".