lundi 30 novembre 2009

Mademoiselle Personne - Marie Christine Bernard

Avant-hier, une personne m’a demandé pourquoi je lui recommandais chaudement la lecture de Mademoiselle Personne et j’ai à peu près répondu « euh, bais ... parce que c’est bon ». J’ai espéré que mes idées s’affinent afin de mieux les partager avec vous. Faut dire que cette histoire ne se raconte pas comme une autre, parce qu’elle est unique, alors repose sur moi la pression d’en donner un compte-rendu unique, tentant d’être à la hauteur de cette auteure.

Mademoiselle Personne, c’est Céleste, une jeune femme fascinante et ce n’est certes pas elle qui l’affirmerait, mais les hommes qui gravitent autour d’elle, pour sûr ! À commencer par Justin, un journaliste, instantanément amoureux de cette étrange qui parle à la mer. Will, un capitaine pris en otage par cette sirène sensuelle. Émile Bourgeois, un politicien ratoureux à l’étroite vision aspirée par cette âme grande. Un chapitre est consacré à la vision de chacun de ces hommes, le dernier donnant la parole à Céleste, celle qui chamboule les cœurs seulement en étant qui elle est. Ils sont sous son charme magnétique, son père également, même s’il n’a pas son chapitre à lui, et sa compagne au quotidien, sa fidèle, silencieuse, son ange veillant, Marie l’indienne.

Céleste, Gaspésienne aérienne, butée, un de ces personnages dont on a envie de dire, il ne s’invente pas. Elle existe et existera toujours, elle s’impose au lecteur. Une de ces filles femmes qui agissent, mues par l’instinct, qui parle par le silence des gestes. Dès les premières lignes, on se coule dans un univers mystérieux qui se décèle par la poésie du geste. Le ton raconté a une constance rassurante, il glisse sur la méchanceté, le tragique, aussi libre que sur la complicité et les chants amoureux, la conteuse raconte, à vous d’y réagir comme bon vous semble.

Comme une montagne, Mademoiselle Personne trône et son contour varie selon l’angle de qui la regarde et selon l’éclairage diffusé par les strates de sa vie. Il y a du rebondissement dans cette histoire, du surprenant, méfiez-vous des mers à l’apparence calme, sous son étale sommeillent des réalités insoupçonnables. Céleste accrochée à sa mer où se mire l’infini, quel sentiment, diriez-vous, quand il est intense, fouille et transcende le fini ? L’amour, bien sûr l’amour ! Ce puissant sentiment qui dévaste la volonté et qui nous tient en vie. Cette histoire en contient plusieurs, de ces amours qui étreignent le cœur. De sublimes scènes de sensualité fougueuse nous ancrent à la terre. Des visions célestes nous font décoller au-dessus des nuages. Des odeurs de mer nous noient l’esprit.

Après les trois chapitres sur ses hommes, arrive ce tête-à-tête avec Céleste, lequel m’a un peu déstabilisé au départ. À travers les yeux de ses hommes, elle était géante de mystère. De l’entendre directement, une certaine tension tombe. Je n’ai pu m’empêcher de penser à la perception de soi quand on se regarde dans le miroir, il y manque cette dimension palpitante qui jaillit du regard des autres posé sur soi. Malgré ce choc momentané, l’intérêt s’attèle de nouveau par le style de Marie Christine Bernard qui s’enfle comme un voile au vent, jusqu’au quai.

Le style de cette auteure est une expérience en soi, elle interpelle le lecteur, le place en témoin, l’amène au large par une voix joyeuse de conteuse. J’ai été prise à bras le corps, elle m’a fait décoller de la rive de mon continent, obligée à visiter la mer de son monde. Et je me suis laissé engloutir ... pour une Venise quand même !

Comme je comprends ce Prix France-Québec qu’elle a plus que gagné mais mérité ! Ce que je comprends moins est le silence des médias sur ce roman. Curieux et triste, parce que par ce roman, Marie Christine Bernard mérite amplement d’être prophète en son pays !

17 décembre : D'autres critiques se sont rajoutées :
Maxime Jobin : Étincelle de mer
Voir / Jean-François Caron : Mademoiselle Quelqu'un

Mademoiselle Personne - Marie Christine Bernard, Hurtubise HMH, 319 p.

24 commentaires:

ClaudeL a dit...

Me souviens l'avoir commandé à la bibliothèque (biblio Outaouais qui dessert une bonne vingtaine de petites biblio de villages), mais j'avais eu comme réponse que la biblio ne l'avait pas. Et quand elle ne l'a pas c'est ou trop récent ou bien que personne ne l'a demandé, comprendre "personne ne lit ça à part moi!"
Je vais me réessayer, tu m'as redonné l'idée. (Bon ça y est je suis au tutoiement aujourd'hui)

Venise a dit...

Oh, mais garde ce bon réflexe de tutoiement Claudel. Ça me fait un immense plaisir. Nous sommes de la même famille : la littérature !

Tu fais bien de persister, je pourrais quasiment promettre que tu vas aimer. Auprès de la bibliothécaire, le fait que ce titre ait gagné un Prix littéraire peut aider. En tout cas, donne m'en des nouvelles, si tu peux.

Suzanne a dit...

Je me doutais bien que Mademoiselle Personne et tout ce qui l'entoure te plairaient. J'en suis ravie. Très beau billet dame Venise, merci.

Dominique Blondeau a dit...

bien beau de dire que les médias n'ont pas parlé de ce livre mais qu'a fait l'éditeur pour qu'on en parle ? Pas grand-chose certainement malgré son prix prestigieux...

Réjean a dit...

Qu'est-ce qui fait qu'on parle d'un livre ou pas. C'est une question complexe. Il est certain que les attachés de pressé des maisons d'édition ont leur boulot à faire. Dans le cas de HMH, j'ignore comment ça se passe. Certaines maisons semblent avoir la cote auprès des critiques, comme Boréal par exemple ou Alto. Les livres qui y sont publiés sont vite commentés par la presse. Ce n'est pas simple.

Dominique Blondeau a dit...

c'est aussi une question de mode. HMH est une maison qui fait peu pour ses auteurs-es malgré ses deux attachées de presse. Ce n'est pas de leur faute, elles font ce que leur patron leur dit de faire. Et puis, il y a aussi le fait qu'une maison d'édition vit sur sa réputation. Boréal publie bcp de «vedettes», Alto a été lancée, peut-on dire, par le succès du premier roman de Nicolas Dickner. C'est le succès d'un livre qui est un mystère.

Réjean a dit...

Oui, je suis d'accord avec vous, Dominique. Boréal n'a pas seulement des vedettes, elle a aussi les moyens de les promouvoir.

Dominique Blondeau a dit...

Réjean, je connais une auteure qui a publié deux fois chez HMH, elle vient de se faire refuser son dernier manuscrit chez ce même éditeur, sous prétexte qu'il était trop «littéraire»... Est-ce qu'un film est trop «cinématographique» ? HMH aussi a les moyens de promouvoir ses livres.

helenablue a dit...

Hum, cette note met l'eau à la bouche et donne envie de passer un moment avec Mademoiselle Personne!

Bises fougueuses chère Venise!
Hélène

Réjean a dit...

@Dominique
Il y a les moyens et la volonté. HMH n'a donc pas la volonté. De plus, refuser un manuscrit sous prétexte qu'il est trop littéraire, c'est une aberration. Si j'étais auteur, ce n'est pas une maison qui m'intéresserait. Il n'y a rien de bon qui sort de chez cet éditeur, à part peut-être ce Mademoiselle Personne (que je n'ai pas lu) et qui constitue une exception. J'espère que ce prix permettra à cette auteur d'aller frapper à d'autres portes la prochaine fois.

helenablue a dit...

Oui, je suis d'accord avec vous Réjean, les moyens et la volonté qui ne vont pas toujours de pairs!
C'est vrai que cela parait ahurissant qu'un manuscrit soit qualifié de trop littéraire, qu'est ce que ça veut bien vouloir dire " trop littéraire"!

Venise a dit...

@ Suzanne : Tu as vu juste ! Tu commencerais à connaître un peu mes goûts. Ce n'est pas rien ! En tout cas, ça me fait plaisir.

Venise a dit...

Je trouve cette discussion sur les maisons d'édition très pertinente. Pour moi, c'est le champ qui reste un flou dans le milieu littéraire.

J'essaie de percer leur mystère mais j'ai l'impression qu'il n'y a pas grand lumière de faite sur leur fonctionnement. Ce que j'ai réalisé, en ayant saucer l'orteil, (grâce à Marsi), dans le fonctionnement de la relation maison d'édition/médias, une réputation se forge avec le temps et comme toute réputation, elle est difficile à déloger. Moi-même, je commence à me faire des idées (je les combats un peu mais c'est difficile) sur certaines maisons d'édition, par exemple, je développe le réflexe de dire celle-ci fait moins bien son travail de direction littéraire.

Les journalistes ou les gens qui travaillent de près du milieu littéraire y vont gaiement dans les idées toutes faites : "excellente maison d'édition, c'est toujours impeccable". Je l'ai entendu au sujet de La Pastèque. La réputation joue dans les deux sens, et quand elle est mauvaise peut-être que les journalistes sont moins enthousiastes.

Alto, par exemple, on y retrouve un genre de littérature, une couleur est maintenue, l'éditorial est bien défini, ça aide. À mon avis, même si le succès de Nickolski a été fulgurant (en proportion du Qc), si la suite avait été décevante dans ce sens-là, il n'aurait pas la bonne réputation qu'il l'a et aurait moins d'attention de la part des journalistes.

HMH, c'est bien embêtant mais j'ai réalisé à quelques reprises que certains titres passent inaperçus. Et en plus, ça me semble inégal comme sorties, je n'arrive pas à voir de ligne de conduite. Je ne comprends pas, dans le cas de Mademoiselle Personne qui a reçu un Prix intéressant, c'est si peu à leur avantage de ne pas pousser pourquoi ne pas investir temps et un peu d'argent pour le faire ? Vous semblez dire Dominique que ça dépends pas des deux attachés de presse mais plus de la direction. Je serais tellement curieuse de voir l'idée derrière tout ça. Qu'ils expliquent leur point de vue. Je rêve, bien sûr. Mais c'est tout de même ce que je veux dire ... on ne parle pas de nos maisons d'édition d'une manière transparente. Pourquoi !?

Allie a dit...

Je suis très heureuse du prix qu'a remporté Marie-Christine Bernard. Son livre est un petit bijou que je conseille et place en vitrine le plus possible. Je suis désolée qu'on en parle si peu.
En ce qui concerne la maison d'édition même, je ne la connais pas en tant qu'auteure mais en tant que lectrice. J'aime beaucoup leur collection amÉrica (collection dans laquelle est paru Mardemoiselle Personne). Je trouve que les textes de cette collection sont choisis avec soin.
En ce qui concerne le travail de "parler" d'un livre dans les médias, même si l'éditeur a une bonne part de responsabilité dans ça, je me dis que les journalistes aussi. Nous ne sommes certainement pas une poignée de blogueurs à l'avoir lu et aimé. Pourquoi les journalistes ne parlent toujours que des mêmes 2-3 livres?

Venise a dit...

Allie : Un grand merci de venir témoigner que tu l'as aimé.

Je me rallie à toi, c'est une bonne et belle conclusion que tu apportes là, c'est un travail de concert, autant les journalistes que la maison d'édition.

Pourquoi les journalistes n'ont pas parlé de ce titre par exemple ? À les entendre faire allusion à l'amoncellement de livres qui leur sont envoyés, ils croulent sous des piles et des piles, j'ai l'impression qu'ils n'arrivent tout simplement pas à les lire. Parce que sinon, de Mademoiselle Personne ils auraient parlé. Le lire veut dire, sinon l'aimer, à tout le moins y voir un excellent roman.

Je vais remarquer le AmÉrica maintenant. J'ai la vague impression que les romans que j'ai aimé provenait de cette collection justement. Je fais confiance à la fervente lectrice que tu es !

MC Bernard a dit...

Je me sens obligée de dire, après tout ça, que je me trouve absolument bien traitée chez Hurtubise et que je n'ai pas l'intention d'aller frapper à d'autres portes pour l'instant. Mon livre a été couvert par La Presse, le Devoir, le Journal, Lettres Québécoises, Entre les lignes, Voir, Vous m'en lirez tant et beaucoup d'autres dès sa sortie, et toutes les critiques furent généreuses et élogieuses. Ce n'est pas parce qu'on ne passe pas à la télé que notre attachée de presse ne fait pas son travail. Les lecteurs ont leur part, les libraires aussi (n'est-ce pas Venise) et les journalistes. De plus, ne vivant pas à Montréal, je ne suis pas visible dans les événements littéraires de la métropole, les lancements, etc., que fréquentent les journalistes culturels et qui pourraient me valoir une "exposure" médiatique (télé, radio, magazines) plus glamour. De plus, comme les médias accordent si peu de place à la littérature, un Médicis québécois, rarissime, tombant la même semaine qu'un prix France-Québec, qui demeure annuel, cela prend toute la petite, petite place. Donc, j'estime que ma maison d'édition, vers laquelle je ne suis pas allée parce que je n'avais pas d'autre choix, bien au contraire, j'ai quitté Stanké pour HMH, fait très bien son travail. J'ai dans l'idée que la couverture médiatique de mon prochain opus sera bénéfiquement influencée par ce prix qui s'aditionne à tous les autres que j'ai reçus pour ce livre-là et mes autres livres.

Cela dit, chers lecteurs, si vous souhaitez me voir sur votre petit écran ou m'entendre dans votre radio, à vous de faire pression sur vos chroniqueurs culturels préférés.

Au plaisir et encore merci pour le compliments. J'espère que mon recueil de nouvelles à paraître en février ne vous décevra pas.

MC Bernard

Allie a dit...

C'est une bonne nouvelle d'apprendre par Marie-Christine qu'un recueil arrivera en février! J'ai très hâte! :D

Venise a dit...

@ MC Bernard : Ça me réjouit de vous entendre dire que vous êtes satisfaite de votre maison d'édition. J'avoue que je ne l'entends pas si souvent de la part des auteurs.

Et là, vous me voyez agréablement surprise de la couverture que Mademoiselle Personne a reçue. Je me demande sincèrement où j'étais à ce moment là, moi qui la suit de près. Parce que je n'attends surtout pas qu'un auteur passe à la télévision ou à la radio pour le découvrir, j'attendrais longtemps ! Votre roman est passé inaperçu pour moi quand il est sorti, c'est possible mais ce qui m'a fait un peu m'alerter et le fait que j'en ai parlé à des personnes autour de moi, des personnes qui suivent de près la littérature parce qu'elles travaillent dans le milieu, et ce titre leur avait aussi échappé.

Pour ce qui est du Prix France-Québec, c'est vrai que le fait qu'il arrive en même temps que le Médicis n'aide pas. Malgré que l'année passée, "Les carnets de Douglas" de Christine Eddie ont gagné ce Prix et Antoine Tanguay, directeur de Alto m'a dit avoir eu de la difficulté à attirer l'attention des journalistes sur ce Prix. Pourtant, je trouve que l'on devrait en être très fier. On se plaint si souvent que le bassin de lecteurs est réduit ici, voilà une bonne raison de l'agrandir et d'acquérir de la visibilité chez nos voisins éloignés ... en distance seulement ;-)!

Merci d'être passé ici, vous nous faites un grand plaisir et déjà votre recueil de nouvelles est attendu.

Venise a dit...

Allie : Quand on découvre une auteure qu'on aime, c'est l'ultime plaisir de le suivre :-)

Karine:) a dit...

J'avais bien hâte de lire ton billet complet au sujet de ce livre, que je ne connaissais pas du tout (mais bon, faut pas se fier sur moi, je vis toujours sur une autre planète!!) Je pense que je suis convaincue, je lirai!!

Venise a dit...

Karine : (Il me semble que c'est une planète très fréquentée).

Quand on aime beaucoup, on a toujours hâte d'avoir l'avis de ses pairs. Je compte sur Mademoiselle Personne pour un jour te faire un clin d'oeil.

Isabelle a dit...

Je viens de lire, non de dévorer ce petit bijoux littéraire. Merci d'en avoir parlé.

Venise a dit...

Isabelle : Merci de votre passage ici, j'aime les nouveaux venus. Ça ne paraît peut-être pas comme ça, mais à tous les jours, je les attends :-)

Pas encore trouvé quelqu'un qui me dise ; je n'ai pas aimé ce roman.

helene a dit...

coucou,

je viens d'entendre une personne sur france inter (la librairie francophone) parler de ce livre + vous madame Venise... merci ! ça donne envie de le lire !

Bonne route et au plaisir