mercredi 12 octobre 2011

Déjà de Nicolas Bertrand

« Enfin », je transmets mes impressions sur « Déjà » !

Un roman qui aborde principalement la mort qui rôde est une gageure, de décrépitude qui s’éternise, un défi dans notre ère où l'humour est roi. Dans un premier roman, je parlerais d'un acte intrépide. Nicolas Bertrand l’a commis, sans compromis.

Roland, un bon vivant mène une vie des plus actives « Pressé de vivre, entêté, s’imaginant capable de mener de front plusieurs vies parallèles, celle d’amant, de père, de travailleur, de syndicaliste et dorénavant d’étudiant » (p. 25). La seule menace qui pèserait serait de vouloir bouffer la vie goulument au risque de négliger l’amour de sa vie, sa femme. Une vie, même ordinaire, goûte bon, et cet hyperactif l’apprendra le jour où la sienne sera menacée par une mystérieuse maladie qui lui tombera dessus sans crier gare.

Nous entrons à petits pas dans cette histoire. Le dénouement pourrait se raconter en un paragraphe mais ce serait, à mon avis, manquer le principal, la manière dont elle est traitée. Ce qui arrive à cet homme, et par ricochet à sa femme, Nicolas Bertrand nous le présente comme un objet tenu loin des yeux de l’émotion. Ce décalage émet un espace silencieux entre le moment où le destin foudroie et les réactions humaines qui en découlent. Tout au long du récit, nous retrouvons ce décalage "temps", maintenu par l’auteur comme une respiration régulière.

Qui dit maladie, et encore plus si mystérieuse, dit médecine. Le corps médical se penchera sur le corps souffrant de Roland avec passion ... et sans aucune compassion. Les yeux des médecins pétilleront de convoitise devant le haut potentiel de ce cobaye. Roland, acceptera-t-il ces traitements hasardeux qu’on lui proposera pour faire avancer la science ? Comment réagira sa femme devant le bouleversement total de sa vie de jeune mère ? Et comment réagiront père-mère, frère et sœurs ?

L’histoire d’amour entre Roland et sa femme se superpose au drame de cette maladie tombant sur un être sans égard à son mérite. J’ai admiré ce joyau qui brille dans la pénombre, la fidélité d'une femme vaillante devant l'entêtement du pire. J’ai été émue du tête à tête avec une valeur, la fidélité, d’autant plus émouvante à mes yeux que dénudée de son mélodrame ou de sa férocité passionnelle. J’ai entendu son souffle dans le silence de l’amour inconditionnel de cette femme face à son homme.

Autant le regard porté sur le couple glorifie, autant il raille le lien familial. On aurait affaire à des scènes presque drôles entre les parents, frères et sœurs si la circonstance ne nous tirait pas tant vers le bas.

J’ai trouvé de grandes qualités à ce récit dont la constance du ton utilisé pour nous réveiller à cette réalité ; tout est une question de temps pour les êtres incarnés que nous sommes. Si l'objectif de l'auteur était d'aborder cette réalité dure de la vie, en nous protégeant de la déprime, dans mon cas, c'est mission accomplie.

Déjà de Nicolas Bertrand - Collection Hamac, 204 pages.

8 commentaires:

anne des ocreries a dit...

ça m'a tout l'air d'être un bon livre, mais je crains qu'il ne me perturbe. ou peut-être n'est-ce pas encore le moment de le lire, pour moi ?

ClaudeL a dit...

Je t'admire d'être capable de lire sur la mort et la maladie, parce que comme ta correspondante fidèle et assidue, Anne des ocreries, il y a des jours, des semaines, des temps où je n'ai pas le goût d'entendre parler de maladies, mort. Tout bien et beau soit le livre. Je préfère entendre parler de vie, même si je sais qu'en principe c'est inséparable.

Venise a dit...

@ Anne : C'est surprenant jusqu'à quel point il ne m'a pas troublée ni déprimée. J'en conclus que son ton décalé est très efficace.

Venise a dit...

CLaudeL : Comme tu le déclares si sagement, la vie et la mort sont si intimement liées ! Un bel exemple dans ce "Déjà".

D'entrer à plein et sans l'ombre d'une complaisance dans ces thèmes est audacieux pour un premier roman. J'en admire que plus encore son auteur.

Sylvie a dit...

Moi aussi le thème me place sur la défensive. Peut-être parce que les décès sont plus nombreux, dernièrement, autour de moi.
Par contre, ton analyse suggère que le traitement fait bien passer le sujet.
Je vais y penser... ;)

amical support a dit...

Je lis les commentaires et je pense à un livre que j'ai lu récemment, de Louise Portal ─Cap-aux-Renards pour ne pas le nommer─ où un moment donné une femme parlant de son mari dit: il jongle beaucoup avec la mort ces temps-ci. C'est vrai que c'est un sujet qu'on fuit, mais je suis d'accord avec Venise pour dire qu'il y a des façons d'en parler qui sont saines. Personnellement en tous cas j'ai aimé la façon dont Louise Portal abordait le sujet, doucement, sans insister.

Venise a dit...

@ Sylvie : Ce livre n'est pas déprimant, même s'il va au fond du sujet, c'en est même surprenant.

C'est un exercice de style réussi, à mon avis. J'espère avoir d'autres avis !

Venise a dit...

@AmicalSupport : C'est pour dire combien chaque roman est la rivière qui rejoint un large fleuve. Si je le dis, c'est pour votre référence au roman de Louise Portal qui aborde bien le thème de la mort dans Cap aux Renards. Si vous désirez un roman qui traite le sujet de la maladie à fond, sans en dévier, n'hésitez pas pour "Déjà".