jeudi 19 septembre 2013

Le mouvement naturel des choses - Éric Simard

Transparence complète, je connais déjà Éric Simard et j’avais le goût de mieux le connaître. Premier réflexe lorsque nous rencontrons une personne pour la première fois, qui nous intrigue parce qu’elle nous intéresse, déterrer ses racines. Attente comblée, après cette lecture, j'en ai entrevues quelques unes.

Je n’ai qu’un mot en tête, je vais le cracher tout de suite, puisqu'il obstrue tous les autres : généreux. Une personne qui se donne à son lecteur à ce point-là m’impressionne. Le principal intéressé dirait probablement qu’il a posé des filtres, mais comparativement au commun des mortels, si peu.

Comment Éric Simard se livre-t-il ? Par jour, par mois, par année, au final sept (1989 à 1997), à partir de journaux intimes tenus passionnément en ces années-là. Comment faire tenir huit années dans 400 pages, tout en conservant la forme journal ? On parle de travail de réécriture ici. D’un puissant recul qui pousse la lucidité dans ses derniers retranchements. De don pour donner et tenir un rythme.

J’ai lu comme une boulimique. J’ai dû me taper sur les doigts pour me ralentir. On suit le personnage pas à pas, mais jamais dans des moments d’insignifiance. Je fais ici une différence nette entre la superficialité et l’insignifiance. Si toutes les téléréalités touchaient autant à l’humain dans son désir fondamental d’être aimé tout en restant soi-même, sans concession et marchandage, je serais probablement preneuse.

Dans ces jeunes années, déjà, un besoin vital fait vibrer son être : écrire. C’est son encrage. Il part des projets, les honore ou pas, mais revient inlassablement à l’écriture, ne serait-ce que celle d’un journal. Ses confidences, je l’ai dit, sont généreuses, en plus de directes et honnêtes. Il ne se ment pas à lui-même donc ne nous ment pas. Il ne cache donc pas, sous une fausse humilité, son vif désir d’être publié. On assiste à sa démarche d’auteur qui poste des manuscrits, qui lui reviennent, accompagnés de lettres de refus majoritairement impersonnelles. Et, inlassablement, il revient à la charge.

Cette aspiration à l’édition n’est que le fond du décor de la plongée dans un moi de jeune homosexuel à ses premières aventures assumées. Comment reconnaître le bon partenaire avec qui le plaisir sera à son comble, en même temps que la finesse du sentiment ? Vouloir tout avoir. La terre de la séduction est vastement explorée, jour après jour, heure après heure. Comment reconnaître les mâles non affichés homosexuel, ignorant eux-mêmes leurs élans ? L’ambigüité est un thème récurrent, et captivant, parce que développé, décortiqué, autopsié, pas seulement chez l’auteur également chez les gens qu’il croise. Son amitié fervente avec une femme, ses tentatives matrimoniales, ses relations assidues avec sa famille, ses nombreuses tergiversations avec son métier de libraire nourrissent des paragraphes lancés comme autant de messages à la mer, au cas où un lecteur, un jour, les attraperaient. Et on les attrape, assouvissant une soif qu’on n’ignorait intense à ce point, de voir un être essayer de se trouver, lui, à travers les mirages perçus dans le regard des autres.

Ce que j’ai trouvé de plus ferme, de plus confiant chez ce jeune homme est son sens critique de l’univers culturel. Il nous transmet, avec une brièveté et une acuité hors du commun, ses impressions sur des romans, des films, des spectacles, des disques. Il est avide du geste créateur des autres, il l’engloutit, en retire beaucoup. C’est une planche de salut sur laquelle il monte pour éviter de sombrer durant les moments torturants. 

La fin. Parce que si je suis avec vous pour en parler, c’est qu’il y a eu un point final, quand en fait, ce jeune à qui on s’attache fortement parce qu’il nous a fait entrer dans son intimité, ne meure pas. L’unique raison de l’abandon est que l’année est terminée. Ça m’a ramenée au mouvement continuel des choses, je dis bien « continuel », pas « naturel », car ce ne l’est pas, naturel, et cela ne le sera jamais, d’être abandonné par une personne avec laquelle on a passé de si bons moments.

Et bravo pour l’excellente idée de recenser dans un lexique les œuvres commentées au fil du livre !

17 commentaires:

Topinambulle a dit...

Tu donnes vraiment envie de découvrir, et le roman et l'homme. Et quel beau titre ! Le mouvement naturel des choses, j'adore :)

Suzanne a dit...

J'ai tant aimé les mots de monsieur Simard dans ''Cher Émile'' qu'il me faut absolument découvrir cette autre belle générosité de l'auteur.

Lucie a dit...

Tu donnes vraiment le goût de le lire, ce journal... Surtout que j'ai lu tous les autres livres de l'auteur.

anne des ocreries a dit...

Venise, tu sais vraiment donner envie de lire !!! je suis alléchée !

Lou de Libellus a dit...

Inconnu. Un mouvement cyclique, si je comprends bien. Je retiens.

Anne a dit...

Encore un nom de romancier québécois à noter !

Denis a dit...

à lire de fait et surtout un auteur à découvrir

Laure K. a dit...

wouah !

helenablue a dit...

Celui-là, il est déjà dans ma PAL !
Superbe post, Venise !

Venise a dit...

À tous !

Je suis contente que vous ayez saisi mon enthousiasme. Je n'avais pas assez de recul pour réaliser jusqu'à quel point il y avait quelque chose de contagieux dans celui-ci. Vous m'en donnez la juste mesure.

MERCI de votre générosité, de prendre la peine de laisser un commentaire. Vous n'oubliez pas que c'est une grosse partie de ma paye de bénévole !

Karine:) a dit...

J'ai adoré "Cher Émile". C'est officiel que je lirai ces carnets!

Andrée P. a dit...

Bon, je suis en retard et je vais répéter tout ce que les autres ont déjà dit, mais ça vaut la peine de le répéter: Venise, quel beau texte tu nous offres là! Ça vibre, c'est intense, ça dit beaucoup et surtout, surtout, tu nous jettes dans les bras de ce bouquin. Ce Éric Simard est chanceux de te connaître. Son livre sera mon premier achat, en novembre, au Salon du livre de Montréal.

Maxime a dit...

Bonne ou mauvaise critique, il serait resté dans ma PAL, mais j'avoue que tes commentaires piquent ma curiosité! Je termine ma lecture en cours (une BD!), et c'est certainement le prochain. :-)

Venise a dit...

Je lis les derniers commentaires et je vois que cet Éric Simard a pas mal d'adeptes !

Merci encore une fois à tous ceux et celles qui ont laissé des messages. C'est très très apprécié.

Laure K. a dit...

merci Venise.
bon... y a plus qu' à attendre 4 semaines pour que l'ouvrage aborde la librairie québécoise parisienne.
:-)

Claude Lamarche a dit...

Tes billets donnent souvent le goût de lire le roman dont tu parles. Cette fois, je viens lire ton billet après avoir lu Le mouvement...
C'est toi que je trouve généreuse. Non que j'ai envie de te contredire, mais si c'est un plaisir de lire, je trouve que l'auteur plante son lecteur au beau milieu de l'histoire. Le personnage n'évolue pas beaucoup pendant toutes ces années. Le gars du début ressemble beaucoup à celui de la fin.
C'est peut-être une nouvelle tendance littéraire?

Venise a dit...

Bonjour Claude !

Tu es loin de me contredire, je suis même d'accord avec toi, le personnage nous fausse abruptement compagnie à la fin. Mais qu'est-ce que tu veux, son journal prend fin. Il ne faut pas oublier que c'est un roman, genre "journal"' en tout cas, je l'ai abordé comme tel. Dans mon commentaire, je l'ai dit tout en douceur : ne s'habitue-t-on jamais à être abandonné par une personne avec qui on a passé de bons moments ? Cela m'a m'a frustrée bien sûr. Ce serait difficile par contre de renier tout mon bon temps, ce serait même un peu contradictoire, puisque ma frustration vient du fait que j'ai beaucoup aimé passer du temps en sa compagnie.

Pour ton point qu'il n'a pas évolué au long de ces dix années, je suis plus d'accord que pas. C'est réaliste, puisque c'est un journal, et jusqu'à quel point un être humain évolue-t-il au courant d'une dizaine d'années ? Un peu certainement, mais ce n'est jamais aussi sensationnel ou évident que dans un roman de pure fiction. Il a légèrement évolué, je dirais, c'est tout en douceur, comme dans la vie. Un journal est une forme réaliste et ce journal-là a poussé le réalisme jusqu'au hyper réalisme.

Pour le reste, je conçois facilement, très facilement même qu'une personne aime moins que moi. N'oublie pas, et je l'ai bien mentionné au début, je connais Éric Simard, ce qui a rajouté de curiosité, et donc d'intérêt, à ma lecture.