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dimanche 21 octobre 2018

Une sentinelle sur le rempart - Jean Lemieux

J’éprouve un peu de vertige au-dessus de cette feuille blanche, suite à tout ce temps passé à ne pas commenter mes lectures. Heureusement, ce livre est tout simple sous sa forme de récit. Par « récit », on s’entend sur du vécu non déguisé : deux bonnes grosses tranches de vie.

J’étais curieuse de ce titre car, jusqu’à date, j’avais lu le docteur Jean Lemieux comme auteur de polar. J’aimais ses histoires policières se tenant près de l’humain. Réalistes, quoi ! Eh bien, cette fois, j’ai été gâtée sous l’angle du réalisme puisque c’est sa vie telle quelle : de médecin résident aux Iles-de-la-Madeleine, chapitres qui alternent avec sa vie de médecin senior, cette fois à Québec, dans un hôpital psychiatrique

Si on se base sur le fait que docteur Lemieux vient à peine de prendre sa retraite, dans les chapitres relatant sa vie de chef de service à Québec, on y aborde les conséquences de la réforme radicale du ministre Barette. Rare est l’opportunité de lire de l’actualité récente à ce point, ne serait-ce que pour cet avantage, sa lecture vaut déjà la peine. 

J’ai bénéficié d’un autre privilège et c’est celui d’échanger quelques phrases avec Jean Lemieux au Salon du livre de l’Estrie. Je lui ai parlé de ma difficulté de m’adapter à l’alternance d’un chapitre à l’autre, passant de son monde de jeune homme rempli d’idéaux à l’homme mûr pour un changement dans sa vie. L’écart entre les deux mondes est immense et ça tient le lecteur alerte ! Cette manière de raconter lui est venue naturellement, m’a-t-il confié et, en même temps, il comptait sur les chapitres de ses débuts pour adoucir l’âcreté des chapitres plus actuels. Mission accomplie puisque que, même les catastrophes imminentes me laissaient assez sereine. Je suis restée suffisamment calme devant certaines atrocités, pour finir par me demander si j’avais perdu ma compassion en cours de route !

J’échafaude l’hypothèse qu’il n’y a pas que l’alternance des deux époques qui a attendri la dureté du propos. Je crois que le contrôle qu’exerce l’auteur, pas uniquement la maîtrise de l’écriture, y est pour beaucoup. Je vise aussi la voix du narrateur empreinte d'un recul évident devant l’adversité. D’ailleurs, je pourrais même, si je le voulais, me conforter dans mon impression en avançant que le médecin a de plein gré, et rapidement, choisi d’œuvrer avec les malades psychiatriques. Il faut y voir la démonstration d’un esprit solide. D’ailleurs, sous sa plume, l’anormalité apparait si naturelle, que j’ai dû parfois convaincre mon cerveau que ce n’était pas là des comportements courants qui m’étaient décrits.  C’était beau à voir, je l’avoue. Aborder la différence avec une attitude aussi ouverte, on voudrait tous atteindre cette acrobatie de l’esprit. Peut-être que l’écrivain me dirait qu’il y a un monde entre la phase de l’écriture et celle du vécu, je suis bien prête à le croire. Arrêtons-nous un instant au titre : « Une sentinelle sur le rempart » à laquelle l'auteur s'identifie. Y a-t-il plus stable qu’une sentinelle qui veille ? Et celle-ci se tient sur le rempart ; une muraille qui protège. Je vous laisse conclure : l’image offre une double protection.

Les lieux importent dans cette histoire vécue. Plusieurs années s’écoulent aux Iles-de-la-Madeleine et ce n’est pas pour déplaire. On se sent un brin dépaysé et que grand bien nous fasse. Que le docteur Lemieux ait élu domicile sur une île est assez révélateur. Le côté paisible de l’endroit, sa population restreinte, ses vents forts qui balaient, ont certainement aidé à évacuer les cas lourds rencontrés à l’urgence, car cas lourds il y a, et amplifiés, par l’absence de moyens.

Plus je tente de rendre justice à ces récits qui se côtoient, et plus je réalise que Jean Lemieux ne l’a pas eu facile. Au cours de ses premières années, les moyens manquaient à cause principalement de la distance et dans ses dernières années, les moyens manquaient à cause des failles du système imputables à la réforme Barette.

J’aborde ce récit comme un cadeau, en considérant que l’écrivain a fait des pieds et des mains pour arriver à le pondre rapidement. Je ne sais pas quelle en était la motivation première mais j’ose croire que ça se voulait un témoignage incisif sur la situation médicale qui ne tient pas la route au Québec par les temps qui courent.

Discours de fer dans une plume de velours

Une sentinelle sur le rempart
Parcours d’un médecin
Jean Lemieux
Québec-Amérique

2 commentaires:

Pierre-Greg Luneau a dit...

Intéressant, tout ça!

Suzanne a dit...

Tu n'as vraiment pas perdu ''la main''. Ce beau billet me le confirme même que je viens de prendre note pour une lecture future de ce dernier de Jean Lemieux.