dimanche 22 mai 2016

Les murailles d'Érika Soucy

Érika Soucy est une poétesse et elle a créé un personnage de poétesse dans son roman. Celle-ci veut vérifier qu’est-ce que son paternel peut bien trouver dans son travail en dehors de la civilisation, c'est-à-dire sur le chantier La Romaine. La curiosité peut naitre dans le cœur d’un enfant de toujours voir son père quitter pour de longues périodes : est-ce qu’il s’échappe d’une certaine réalité ? Est-ce qu’il s’échappe d’elle ?

C’est avec la complicité de son père qu’elle se fait passer pour un commis de bureau et arrive sur les lieux pour une semaine avec crayons et questions. Elle, dont le but premier est de sonder, et d’écrire de la poésie, je me suis demandé si elle allait trouver l’inspiration. J’étais aussi inquiète qu’elle ! De petites cabines pour dormir sur des terrains vagues, jonchés de pierres, une cafétéria bruyante, de gigantesques engins à véhiculer sur de longues distances. Et le langage direct employé par des hommes, des hommes et toujours des hommes. Quelques femmes seulement sont engagées dans les cuisines et elles sont pour la plupart des Indiennes.

Un univers rarement décrit dans un roman, déjà un bon point pour l’idée.

La poétesse arrive dans ce milieu de gars qui ne font pas dans la dentelle. Elle s’inquiète de son audace ; trouvera-t-elle le temps long ? Regrettera-t-elle ce geste de laisser sa famille derrière elle, son bébé d’un an et son chum ? D’ailleurs, tout au long du roman, c’est à son conjoint qu’elle adresse le journal qu’elle écrit sur les lieux.

Sa transplantation se fera facilement, je dirais même immédiatement, ne serait-ce que par le langage qu’elle emploie. Elle écrit peut-être comme une poétesse (on n’aura pas le loisir de le vérifier!), mais elle parle comme son père, son oncle et tous les hommes de chantier. Le moins que l’on puisse dire est que ça tombe bien. On pourrait aussi dire que c’est arrangé avec la « fille des vues » mais comme c’est facile de jouer le jeu, l’auteure est habile, presque ensorcelante, nous sommes preneurs de ces dialogues d’un naturel remarquable. On entend ce livre, autant que nous le lisons.

L’auteure a pris l’option d’explorer les faits mais touche à peine aux émotions, les effleurant, ce qui me fait dire qu’il s’agit presque d’une approche documentaire. On apprendra l’horaire de vie de ces hommes-là, le compte-rendu du travail qu’ils accomplissement, se mesurant parfois à aussi grandiose que des montagnes mais la jeune femme restera en surface de sa relation avec son père. Ou de son oncle. Pourtant, c’est un important geste de retrouvailles de sa part d’aller passer une semaine sur son « terrain de jeu » pour mieux le comprendre, laissant avec regret son bambin.

Ce roman est à prendre pour le meilleur qu’il a à offrir, une observation fidèle de ces hommes expatriés de leur famille qui travaillent dans des chantiers où tout est ramené aux besoins rudimentaires : travailler, manger, dormir, boire. Et parfois, boire trop. Dans des dialogues directs, rythmés au point de chanter à nos oreilles. 

lundi 16 mai 2016

Le géant de Francine Brunet

Après Le Nain, voici Le géant. Bien entendu, on a voulu une continuité par l'opposition des titres.

D’entrée de jeu, je déclare que Victor, Le géant est le personnage qui m’a le moins frappé dans cette histoire. Ce n’est pas parce qu’un personnage remplit une pièce par ses six pieds et sept pouces qu’il captera tous les regards. Rosita ou Rosie, sa fille de quatorze ans sait beaucoup plus attirer l’attention par son intensité d’adolescence : sa complexité, son ambiguïté. En plus, elle tente de tenir l’équilibre entre deux familles : son père, Victor et sa conjointe aux origines amérindiennes et sa mère dans un couple homosexuel. Il y a de quoi ramer pour une ado, car les deux familles sont quasiment aussi couveuses une que l’autre. Je dis quasiment, car le couple de femmes ne donnent pas leur place. Il n'y a pas beaucoup d’adolescentes qui rêveraient d’avoir deux mères pour le prix d’une !

Rosie réclame donc de l’espace pour laisser grandir son identité. Et avec raison. Cette jeune fille en a besoin, car elle se donne corps et âme pour sa jeune sœur Babal, qui est aussi spéciale que l’est son prénom. Elle l'aime, l'entoure de son amour, lui voue une admiration qui étonne. Babal déclame de longues tirades et on ne sait trop d’où elles sortent. Cet enfant de cinq ans est un peu bizarre et du coup inquiète son entourage. En bout de ligne, les deux enfants inquiètent leurs parents qui iront chercher de l’aide psychologique extérieure.

Mais revenons au géant qui se réclame d'être le centre de l’action. Il exerce le métier de camionneur. Lui et ses acolytes tuent tous les clichés avant même qu'ils sortent de leur sac. Par exemple, Victor est à la tête d’un club de lecture pour camionneurs. Ces coéquipiers ne lisent pas, ils écoutent des livres pendant qu’ils tiennent leurs volants pendant leurs randonnées au long cours. Et ils adorent cette activité. Faut dire que la voix mystérieuse qui lit les histoires les envoûte tous, autant qu'ils sont.

Bon, ai-je aimé mon escapade au pays du géant ou plutôt au pays des atypiques ? Je fais remarquer qu'aucune personne n’a un parcours typique dans cette histoire, et cela passe sans que l’on crie au cirque. L’auteure a une manière de raconter, comme si nous étions dans la normalité, assez que l’on se croit dans la normalité, ce qui incombe au talent brut de Francine Brunet. Un point m'a dérangé et c'est le fait que le géant porte le titre du roman quant en fait je suis passé à côté de lui dans cette histoire. Même s’il tisse ou porte de nombreux liens, on ne le connaitra pas plus au début qu’à la fin. Ce que l’on sait dès le début « C’est un bon diable », en fermant le couvercle du livre, on se passe la remarque « C’est un bon diable ». Il reste un mystère. Si le titre du roman avait été autre que « Le géant », cela m’aurait évité une frustration. C’est bénin, diront certains, et je suis bien d’accord, cela ne vaut pas la peine de bouder son plaisir pour autant.

Je termine sur cette note : Le club de lecture et l’abondance de références littéraires m’ont beaucoup fait penser à Jacques Poulin. Et je suis toujours aussi curieuse de lire le troisième roman de cette auteure qui est en train de faire sa marque.

jeudi 5 mai 2016

La malédiction T.3: Le cri de l'épervier de Louise Simard

Je lis rarement une série à plusieurs tomes, celle-ci étant mon exception à la règle. Vous comprendrez pourquoi : l’action se déroule dans ma région, principalement à Sherbrooke, à Orford et même à Magog. Et j’ajouterai que Louise Simard manie bien le roman historique, probablement que son expérience, vingt-cinq publications à ce jour, n’est pas étrangère à ce savoir-faire.

Au tome 2, Le confluent des rivières, je me suis attachée à Charlotte, une femme d’affaires, tisserande menant sa barque seule, mère de famille et sans homme pour la soutenir. Elle a été une femme aimée et qui aime mais n’est décidément pas chanceuse au chapitre des amours.

Pour ce tome 3, intitulé « Le cri de l’épervier », l’auteure prend du recul face à son personnage de Charlotte, ce qui permettra au lecteur de développer des liens plus étroits avec la famille dans son ensemble. Charlotte a eu deux fils de pères différents : Tom né d’un père Abénaquis et Joshua d’un père porté sur la bouteille. Sans oublier Isabelle, une fille qu'elle a adoptée par un concours de circonstance qui a prouvé une fois de plus qu’elle est une femme de cœur. Il y a également son homme de mains, François, un employé qui prend soin du troupeau de moutons comme si c’était sa propre entreprise. Ces quatre jeunes, sous la barre de la vingtaine sont bien campés dans leurs différences et leurs destins hétéroclites se tissent sous nos yeux curieux.

Quatre destinées forment le nœud de cette histoire qui aborde l’amour passionné, la loyauté familiale et de solides liens d’amitié. Même si nous suivons les quatre, c’est Joshua, l’ainé des garçons qui montera sur la sellette. J’ai pris son destin à cœur un peu plus que les autres pour le paradoxal de son caractère ; aimant et violent. Le jeune homme se bat contre de puissants démons intérieurs dont une féroce jalousie. On peut conclure qu’il a une génétique lourde mais que l’éducation reçue de sa mère pourrait venir équilibrer ses penchants impétueux, en autant qu’il y mette de sa propre volonté. Jusqu’à quel point voudra-t-il y mettre du sien pour arriver à dompter ses élans colériques et sa propension à s’évader dans l’alcool ?

Je me suis sincèrement inquiétée pour Joshua tout en m'intéressant à Isabelle, dont le cœur rempli d’amour à donner, s’enflamme comme une brindille de foin sous l’allumette. Ces deux jeunes m’ont tenu en haleine et j’ai été incapable de discerner à l’avance le contour que prendrait leur vie. J’aime être déjouée par un auteur en autant que le tout reste crédible. C’est assurément le cas ici.

Le roman nous permet de constater jusqu’à quel point la vie est dure en ce début de 18e siècle. Une femme doit doublement se battre pour occuper une place enviable et, heureusement, Louise Simard a décidé de pointer le côté fort des femmes, au lieu du faible. Parce que l'on a bien sûr toujours le choix de montrer la moitié du verre vide ou sa moitié pleine.

J’ai grandement aimé ce tome 3 même si l’auteur exige de son lectorat un important sens de l’adaptation pour assimiler des revirements majeurs.

vendredi 22 avril 2016

La fiancée du facteur de Denis Thériault

Tout chaud sorti des presses, ce roman a été inventé, imaginé, fabulé par monsieur Denis Thériault. Avant tout, cette question que je désire vous poser depuis longtemps : le connaissez-vous ? À part de vous douter que c’est un de mes auteurs préférés ; savez-vous qu’il a été publié dans 18 pays et en 11 langues ? Je vous en bouche un coin, n’est-ce pas ! La fiancée du facteur est son quatrième roman et il se veut une prolongation de l’ambiance et des personnages de son deuxième roman : Le facteur émotif (Entre les deux, il y a eu La fille qui n’existait pas que j’ai adoré).

Le personnage du facteur est toujours aussi central dans cette histoire, et donc on y retrouve de la calligraphie, de la correspondance, des haïkus, et rajoutons l’ingrédient qui lie le tout : l’amour entre un homme et deux femmes.

Un nouveau personnage fait son apparition, Tania, d’origine Bavaroise, qui se dépose à Montréal pour ses études, desquelles on n’entendra pas parler, trop occupée qu’elle est à son emploi de serveuse au Madelinot. C’est entre une portion de tarte servie au facteur Bilodo et des échanges timides sur la calligraphie et les haïkus que Tania attrapera son sérieux béguin pour ce facteur. Lui, se présente toujours penché, soit au-dessus de son assiette, soit au-dessus d’une feuille de papier.

Leur histoire s’amorce par un quiproquo qui sera fièrement récupéré par la jeune serveuse qui est prête à tout pour conquérir « son » facteur. Elle a décidé qu’il était l’homme de sa vie, ce qui entraine à ses yeux qu’il devra, tôt ou tard, la considérer comme la femme de sa vie. L’audace, l’esprit d’entreprise et la flamme d’idéalisation suffiront-t-ils à ce qu’il devienne sien ? Cette serveuse de 23 ans aura les éléments naturels de son bord ; un orage fera basculer, en même temps que ses trombes d’eau, le destin.

Cela peut parait assez énigmatique, eh bien, ce l’est, mais attention pas hermétique pour un sou.
La volonté de cette Tania est passionnante à voir se décliner par des actions téméraires, l’appropriation de ce Bilodo devenant son plan de vie. Et je vous assure qu’elle a plusieurs astuces à son arc. Et puis, le cher Bilodo est tout un numéro, il ne donne pas lui non plus son pareil pour sublimer l’être aimé avec qui il entretient une correspondance. La rivale de Tania n’est pas visible dans le quotidien de l’auteur de haïkus, ce qui lui accorde un avantage considérable. Vous imaginez bien que la partie ne se gagne pas facilement quand on se bat contre un amour qui ne se confronte jamais à la réalité. On parle ici quasiment d’un amour fétiche. 

Par la bande, Denis Thériault se trouve à aborder la question de l’identité préservé, ou non, lorsque l'on se voit envahi de la flamme amoureuse. Être amoureux implique-t-il de connaître une personne ? Pas nécessairement. Et si on ne connaît pas vraiment une personne, qui aime-t-on alors ? Peut-on se forger un être aimé ? Et si oui, nous gardons le contrôle de la situation quant en fait, l’amour n’est-il pas des pages blanches que l’on remplit à deux ? Dans cette histoire, attendez-vous à vous faire jouer des tours par le destin taquin.

La fiancée du facteur est une formidable démonstration de l’apprivoisement, qui va dans tous les sens et prend tout son sens. Ce roman est tout cela et plus encore, car il est abondamment et régulièrement assaisonné de ces petits poèmes aux trois petits tours et puis s’en vont que l’on nomme des haïkus :

Tourbillonnant comme l’eau
contre le rocher
le temps fait des boucles

samedi 9 avril 2016

L'interrogatoire de Salim Belfakir d'Alain Beaulieu

Alain Beaulieu a écrit une dizaine de romans et je ne l’avais pas encore lu. Il était temps. Un auteur solide, à mon avis. Immédiatement, je me suis sentie entre bonnes mains, l’histoire avait beau s’en aller dans diverses directions, il tenait les brides serrées.

Salim Belfakir est un jeune très bien que l’on apprend à connaître après sa mort. Toute l’histoire conduit à ce fameux interrogatoire qui devient le fin mot de l’histoire. Quand je le qualifie de « très bien », c’est qu’on lui retrouve à peu près que des qualités. Il est un fils aidant et reconnaissant à sa mère qui l’a élevé seule, il est un demi-frère exemplaire, un amoureux prévenant, un ami loyal (peut-être trop).

J’ai eu du plaisir à le suivre dans les dernières semaines de sa vie, car celle-ci reste pleine de surprises. Par exemple, il doit partir de Saint-Malo et aller rejoindre sa famille dans son pays d’origine, le Maroc. Son père, dont il apprend l’existence, vient de décéder.

Par contre, ce n’est pas avec lui que la lectrice a passé le plus de temps, c’est plutôt avec un policier qui prend une retraite forcée, lui aussi, un malouin. Il part pour le Québec, se réfugier à Cap-Santé dans une maison louée sur le bord du fleuve. De très occupé que l’on pouvait l’imaginer, l’ancien inspecteur est maintenant complètement oisif, ayant 24 heures sur 24 pour occuper son esprit et son corps. Il est encore jeune (dans la cinquantaine), en santé, il ne connaît personne au Québec. Que fait-on alors ? Renouer avec sa fille ? Entre autres. J'ai assisté avec curiosité à cette prise de possession de sa vie.

Il y également Éliane Cohen qui se penche sur cette histoire de mort suspecte du jeune Salim. Elle s’attache à cette histoire, convaincue qu’il y dort, depuis un an, une injustice. Une jeune femme assez particulière, plutôt ésotérique, mais qui sait fouiller un cas, en ayant l’air de rien. 

Grosso modo, c’est le trio dont, bien entendu, le lien est Salim. Se grefferont quelques personnages secondaires assez fanfarons, tellement secondaires qu’ils pourraient ne pas y être. Je les ai vues comme de la couleur accentuée répandue dans le décor. Du paysage humain.

Tout ça mis ensemble, je ne me suis pas ennuyé une seconde. J’ai été rarement ébloui par le style, mais toujours, je me suis avancé dans ces clair-obscur sans m’enfarger.

Tout est mis en œuvre dans ce roman pour envoyer un message fort, très fort sur la tromperie des apparences, et particulièrement le lot de préjugés charriés sur les immigrés ou ceux qui ont l’air de l’être. Ceux et celles qui n’ont pas l’apparence propre du pays qu’ils habitent.

À mon avis, l’auteur voulait tellement le démontrer qu’il a créé un personnage presque parfait en Salim Belfakir. Je n’aime habituellement pas les personnages parfaits mais vu qu’il est mort, je l’ai accepté. On pardonne tous les défauts aux morts, vous l’avez remarqué, n’est-ce pas ? Alors pourquoi, me suis-je dit, ne pas aussi pardonner leur perfection ? (clin d’œil).

Roman qui fourmille de personnages hétéroclites mais une histoire assise sur un trio solide qui démonte les derniers moments de la vie d’un jeune homme presque parfait. 

mardi 5 avril 2016

Hangar No 7 de Paul Mainville

Paul Mainville ? Connais pas. Hangar no 7 ? Titre peu attirant. Mais ce livre est entre mes mains, et je ne sais pas pourquoi, je suis poussé à l’ouvrir. Ça parle de cirque. Je n’aime pas particulièrement le monde du cirque mais ce livre demeure dans ma main. Il insiste.

J’apprends sur le quatrième de couverture, qu’au départ il se destinait à se présenter en un long-métrage et, puis, l’histoire s’est couchée sur des feuilles. Je ne sais pas pourquoi, il a abouti en livre, et cela aurait été dommage que ce soit seulement un film, nous aurions manqué une bonne lecture. Il m’a tenu en haleine et j’ai souffert en même temps que ses personnages auxquels j’ai beaucoup cru.

L’histoire se présente sous forme d’entrevue, la journaliste se faisant tout d’abord discrète par ses questions à Albert. Elle veut entendre parler ce directeur de la troupe Cirque des montagnes bleues qui, malgré ses 65 ans, a monté un spectacle dans sa ville, en l’honneur des survivants de cette troupe décimée.

Cet Albert raconte bien. Il plonge dans ses souvenirs qui se déroulent sous nos yeux, comme un film justement. Je les ai tous vus, chacun des membres de cette troupe a existé. Et intensément existé. Faut dire qu’assez rapidement, ils sont placés dans une situation de crise aigüe. C’est la guerre et ils sont capturés et amenés dans un camp. On pense tout de suite aux camps de concentration nazis. Les conditions sont aussi mauvaises, le dédain aussi fort, l’autorité aussi cruelle, écartant les femmes et les enfants des hommes, les faisant geler avec le strict minimum de nourriture et d’hygiène.

Mais la troupe sera traitée différemment des autres prisonniers. Est-ce vraiment une chance ? La question se pose. Les membres de cette troupe tissée serrée doivent divertir leurs supérieurs, pour ne pas dire leurs tyrans, en leur préparant, avec des moyens minimalistes, d’excellents spectacles. Sinon, gare aux sévices, les haut-gradés seront sans pitié.

Albert a été le directeur de cette troupe, accompagnée de sa femme qui porte un enfant dans ces conditions inhumaines. Bien entendu, nous savons qu’il y a eu survivance puisque l’histoire nous est racontée, mais le « comment » est semé de rebondissements inattendus. Il m’est arrivé de retenir mon souffle, tellement j’avais peur pour eux. Chaque personnage est crédible et l'on s’y attache solidement.

Curieusement, j’ai mieux saisi les personnages entourant Albert, que lui-même. Celui-ci reste plus hermétique, un peu dans l’ombre de son humilité. Il y a une grosse surprise à la fin. C’est plaisant les surprises, même celles que l’on sent venir.

J’ai nettement préféré le premier deux-tiers du roman, plus intense, les gestes posés pour la survie sont si exacerbés que lorsque l’on retourne à du quotidien, on perd de cette dose d’adrénaline de lecteur. Ça fait un fort contraste, disons.

Mais dans l’ensemble, mon cœur a assez palpité pour le recommander chaudement. Imaginez les amateurs de troupe de cirque maintenant ! Ils vont certainement en raffoler.



jeudi 24 mars 2016

Travaux manuels - Collectif de nouvelles érotiques

Je n’aime pas particulièrement les nouvelles, pourtant, je devais absolument lire ce collectif de nouvelles érotiques. Pourquoi ? Pour saluer l’ingéniosité de la présentation : le titre et la couverture. Le titre : pouvez-vous plus subtil, plus amusant, plus vrai ? La couverture ? Des nervures de bois et si vous y regardez de près, un certain nœud suggère le sexe féminin.

Le contenant était assez attirant pour que j’aie le goût d’aller à la découverte du contenu, suivant le principe même de l’univers sexuel.

Seize nouvelles, seize couleurs, seize sexualités. Commençons par le point commun, je suis tenté de parler de point G, parce que c’est presque ça. Sur la place publique, lorsqu’on parle de sexualité, elle rime plus souvent qu’autrement avec la sexualité masculine. Ces fois-ci, c’est la sexualité féminine qui prend le dessus ce qui, ma foi, m’a beaucoup plu.

Quand il s’agit de nouvelles sur un même thème, j’ai tendance à me lasser, trouvant les synopsis redondants, c’est ce qui est d’ailleurs survenu avec le recueil « Crimes à la bibliothèque », que je n’ai pas pu terminer. Avec Travaux manuels, mon désir est resté intact jusqu’à la toute dernière (et non la moindre !). En érotisme, on le sait, le désir prévaut sur la consommation ou en tout cas compte énormément. Sans désir, point d’érotisme, seulement une consommation nommée crument « sexe ».

La majorité des nouvelles nous amène visiter des fantasmes ou vers une réalité personnelle empreinte d’imagination élevée au carré. Globalement, j’ai été interloqué de la définition de l’érotisme de chacun. Vraiment. Je m’explique. Peut-être que le mot s’est modernisé sans que je le réalise mais, pour moi, érotisme signifiait suggéré plus que proposé. J’y voyais des voiles, des devinettes, des transparences, des effeuillements lents, des hors d’œuvres, sans que l’on aboutisse nécessairement à une consommation pure et dure. On m’a vite détourné de cette définition et cela dès la première nouvelle qui donne le ton. Suite à ces lectures, je conclus que érotisme est un synonyme de sexualité.

Certaines sont plus chargées de sensualité, trois seulement avaient un côté préfabriqué. Qu’est-ce que j’entends par là ? Je veux dire, qui ne semble pas venir de l’intime, qui ne sonne pas personnel, qui m’apparaissait tirer d’un magazine ou d’un film. Bref, d’un déjà-vu d’un quelque part chez quelqu’un. En fait, je les bénis car elles étaient certainement là pour me faire apprécier les autres.

On dit souvent que le rire est personnel (on ne rit pas tous aussi fort des mêmes blagues), ce n’est jamais aussi vrai qu’en ce qui a trait aux fantasmes érotiques. Les fantasmes sont des empreintes aussi personnelles que les empreintes digitales. 

D'avoir rapatrier ces nouvelles sous le mot « érotisme » au lieu de « sexe » a comme bénéfice de nous tenir loin des nouvelles qui auraient pu sonner : « travaux forcés ». Dieu soit loué ... ou le directeur littéraire, Stéphane Dompierre, c’est selon.

Ceci dit, je n’ai jamais autant entendu parler de fluides et de sécrétions féminines de toute ma vie ! Pendant ces lectures, j’en ai même oublié qu’un homme éjaculait et cru que ce privilège restait essentiellement féminin. Et j’exagère à peine ! Soyez curieuses, mesdames et messieurs ; allez vérifier.

Ce recueil est un parfait exemple d'une sphère plus que privée qui rejoint la plus que publique.