mardi 19 février 2008

La mère d'Édith

Ce livre est écrit par Édith Fournier et il m’a été offert ; Un présent pour consolider mon passé. Ce n’est pas un roman mais il se lit comme un roman, aussi prenant, je veux dire. Mais au départ, je me suis braquée, je ne voulais pas le lire, mon amie l’a bien sentie d’ailleurs. Elle tentait de me convaincre, l’expérience de cette dame avec sa mère atteinte d’Alzheimer était si semblable à celle que j’avais vécue avec la mienne. Parce que, oui, il y a « La mère de Venise » et cette histoire, mon histoire aurait pu s’écrire, si je l’avais voulu.

Ce passé tenait à rester engouffré entre les chairs de ma mémoire qui ne voulait pas s’ouvrir à ce souvenir terrible de la voir s’éteindre à petits feux, à mes côtés, dans les distorsions de la démence. Pendant trois ans j’ai veillé sur ma mère, comme on veille tendrement sur un enfant. Ce n’est pas si évident d’inverser les rôles, je vous assure. Par contre, une fois la chose faite, l’adulte naît une seconde fois. C’est ce qui m’est arrivé et bien plus encore. Ma mère m’a confisqué, bien involontairement, mon énergie, mon temps. Beaucoup de temps, tout mon temps, vers la fin où j’ai arrêté de travailler pour prendre soin d’elle. Pas complètement bénévolement, avec compensation financière, ce qui rend le geste encore plus troublant. Plus ambigüe. Ma mère avait 91 ans à son décès, son corps n’était pas seulement atteint de la maladie d'Alzheimer puisque celle-ci a découlé de la démence vasculaire. Aussi atteinte de diabète, de douleurs résiduelles du zona (nerf dans le dos) et, bien évidemment, son moteur usé (cœur) jusqu’à la fibre du muscle. D’ailleurs, et j’en bénis le ciel, c’est une défaillance cardiaque qui l’a emportée, elle ne s’est par rendu, comme la mère d’Édith, à la toute dernière minute où le flottement de l’esprit hors du corps fait en sorte que celui-ci se dessèche irrémédiablement.

Je ne pouvais pas vous parler de ce livre sans faire allusion à toutes les émotions que cette lecture a suscitées en moi. J’aurais pu aussi passer mon tour et la taire, cette lecture, mais cela aurait été vraiment trop injuste pour cette histoire si bien racontée. Un petit chef d’œuvre dans le genre. Je m’attendais à ce que l’on me décrive avec force détails la malade, l’historique de la maladie en profitant pour la joncher de conseils, recommandations puisqu’après tout l’auteure est psychologue de métier. Je m’attendais donc à me sentir coupable pour toute l’impuissance, l’incompétence inévitable à certains moments. Mais j’ai seulement entendu parler de la relation d’une fille à sa mère.

On aimerait vivre sa relation avec tendresse seulement, lui tenir la main et lui exprimer son amour mais c’est impossible, la relation est trop chargée d’émotions enfouies non réglées. Édith Fournier ne le dit pas, elle le démontre. C’est inimaginable ce que j’ai lu, vu, je ne pensais pas que l’on puisse se rendre aussi loin dans son intensité vis-à-vis une mère sur son déclin qui est somme toute dans l’ordre des choses. Cette descente consciente en elle, par le biais de l’amour trouble porté à sa mère, l’a fait littéralement prendre son envol. De là, l’importance quand on est au chevet de n’importe quelle personne de nettoyer son propre vécu. Et c’est ce qu’elle a fait et elle nous le raconte avec chaleur humaine, authenticité et talent.

De sa volonté empreinte d’un amour de troubadour, elle prend les moyens pour y arriver. Et il se passe des choses très poussées, inimaginables de tendresse touchante. J’ai été très impressionnée. Rarement, malgré ma propre histoire, je me suis sentie happée par le gouffre noir de la déprime, non, c’est de vie et de survie qu’il s’agit. Surfer sur la mort engendre la vie et Édith Fournier nous en donne un exemple probant, touchant.

Ce serait injuste de ne pas parler de la mère d’Édith, une femme à qui on s’attache dès le début du ... j’allais dire roman, tellement l’auteure a un talent indéniable de conteuse, du récit. Elle nous laisse le temps de nous attacher à sa mère, même et surtout parce que la description n’est pas aspergée d’eau de rose. Elle a son petit caractère et les dissensions sont potentiellement explosives entres les deux.

Beau livre. Assurément, un beau livre et combien je ne regrette pas ce plongeon (avec pince-nez et casque de bain !) dans l’eau chaude des mères.

La mère d’Édith, L’Alzheimer en trait d’union, Édith Fournier. 125 p. Les Éditions de l’Homme.

3 commentaires:

Caro[line] a dit...

Serait-ce un cadeau à faire à ma mère ? Ma grand-mère, sa mère, avait la maladie d'Alzheimer...

Venise a dit...

@ Caroline. Je dirais un gros oui, je ne peux faire autrement, étant donné que ça peut aussi intéresser quelqu'un qui n'a jamais trempé de près ou de loin dans cette maladie. C'est de la relation mère/fille dont il s'agit et l'auteure raconte mieux que dans certains romans que j'ai lu récemment ! Le récit n'est aucunement documenté sur l'Alzheimer, alors si ce sont les attentes précises, en tenir compte.

Danaée a dit...

J'ignorais ce que tu avais vécu avec ta propre mère, Venise. Et je comprends ton hésitation avant de plonger dans cette lecture. Mais je constate aussi comment on peut trouver un écho dans certains livres. Cela semble être ton cas avec La mère d'Édith... moi, j'aime bien le sous-titre "L'Alzheimer en trait d'union". C'est joli et évocateur.