jeudi 15 janvier 2009

Le récital - Nicolas Gilbert

Sous cette couverture blanche palpite six personnages qui s’articulent autour d’un évènement, un récital. Je ne connais rien de la musique classique, ni contemporaine, et je n’ai jamais assisté à un récital et pourtant, j’ai eu un plaisir fou à lire cette histoire.

Cette manière qu’a eue Nicolas Gilbert de me présenter ses six personnages m’a égaré autant que charmé. Juste ce qu’il faut d’égarement, comme il s’en faut lors d’un voyage où l’on met les pieds dans un lieu inconnu et où l’on doit abandonner ses repères au seuil de soi.

L’entrée en matière est directe et le lecteur tout de suite projeté au cœur des pensées d’un être humain, pas de présentation académique sous l’angle social. Les informations s’infiltrent subtilement, intelligemment. Si on me commandait un seul mot pour décrire ce roman, ce serait incontestablement intelligent.

L’intelligence de la forme qui comprend ici la conscience de chaque mot, chaque silence, chaque temps. L’intelligence du fond où l’on se rit des travers humains, un peu comme chez Molière, sa galerie de personnages les comprends tous, et le rire ne s’éclate pas, il se rigole dans un gloussement glouton.

Je me suis délectée car pour moi une histoire, c’est fait de personnes à qui on prête vie. Et ce n’est pas tant que je me sois attachée ou attendrie devant ces personnages, ils ont plutôt exercé une forte attraction chez moi. Je dirais même que c’est une des premières fois, sinon la première, où c’est l’attraction qui mène le jeu. Le jeu de l’esprit.

Si cela vous donne l’envie de les connaître, je vais vous les présenter par leur nom, leur titre, mais attendez-vous à rester sur votre faim. Pour vous rassasier c’est soulever le couvercle de ce trésor qu’il vous faut absolument faire : Laurent, le pianiste. Sophie, la serveuse. Charles, le placier. Jean, le Compositeur. Bernard, l’Esthète. Antoine, le Puceau.

Six visions, six angles, et le centre de cet hexagone est l’évènement « Récital » avec son avant, son pendant et son après. L’évènement n’a pas de vie en soi, il a une vie en autant qu’il soit vécu et vu par ces six regards. Un peu comme le son, existe-t-il, s’il n’y a personne pour l’entendre ?

Je le répète, ce roman est intelligemment conçu. En plus, comme s’il avait besoin d’un plus, la fin est d’une finesse et d’une générosité sans égal, par la bouche du Compositeur, l’auteur nous en donne la recette, en répondant à la Serveuse qui lui demande des conseils pour structurer son roman :

« Je vais te faire mes suggestions. Mais fais bien attention de ne pas les suivre de trop près : tu risquerais d’écrire un roman de compositeur ! À mon humble avis, tu ne devrais pas relater la soirée dans l’ordre chronologique parfait, mais suivre une sorte de parcours en dents de scie menant du début à la fin de la soirée. Cela ajoutera une touche d’imprévisibilité et forcera le lecteur à travailler un peu, à faire des déductions. […]
Par respect pour l’intelligence du lecteur, donne-lui certaines pistes pour comprendre ta structure, envoie-lui des signaux, mais ne lui dis surtout pas tout, laisse-lui du travail à faire. Ne te gêne pas pour l’induire en erreur de temps à autre, pour l’envoyer sur de fausses pistes. Utilise des paradoxes, des double sens, des mises en abyme : l’important, c’est que ton lecteur « bouge », qu’il soit actif ».

Personnellement, j'ai été très active.

N.B. : Vous avez la chance d'emprunter les yeux de six rédacteurs pour voir "Le Récital". Pour tout vous dire, nous sommes cinq aujourd'hui mais serons six en fin de semaine. Un des rédacteurs est en retard pour la difficulté de mettre la main sur le roman paru en septembre mais déjà disparu des tablettes de nos librairies. Après 3 semaines d'attente, il l'a reçu le 14. Et Annick, convaincue qu'elle ne le recevrait pas à temps a décidé de laisser tomber pour cette fois.

3 commentaires:

Laurence a dit...

J'ai eu la chance d'assister à des répétitions de l'ensemble "Les idées heureuses" de Geneviève Soly... quel travail! Ça en prend de la passion pour être plongé 8 heures par jour dans les partitions! Jamais je ne pourrais être plongée 8 heures par jour dans les mots... Je les envie! Ton billet a réveillé ma curiosité, Venise, je suis désormais attirée par ces personnages, comme les rats qui suivaient le joueur de flûte de la fable!! ;-)

Suzanne a dit...

Comme j'ai écrit dans un autre petit coin, j'ai pris en note pour éventuellement le lire plus tard. Comme je viens de lire quelques pages «musicales» je vais varier un peu. À très vite.

Danielle a dit...

Si l’attaque m’a laissée pour le moins dubitative (qu’est-ce que c’était que cette prémisse aux allures scénaristiques?), les préoccupations de l’arrogant Laurent rêvant de devenir autre a réussi à me retenir captive… pour me laisser à nouveau en rade quelques «mesures» plus tard, devant un texte de plus de 3 pages complètement disjoncté traitant de parapluie, de chapeau et de camion-jouet…!? Dissonance. Puis nouvel instrumentiste, nouveau timbre. Nouvelle couleur mélodique. Puis à nouveau silence. Hors-temps. État d’apesanteur…

Il aura fallu l’intervention de l’auteur qui, pour être bien sûr qu’on ne rate pas la virtuosité de son orchestration, (ce qui serait arrivé à coup sûr!) - pousse la complaisance jusqu’à nous révéler l’analogie avec les mécanismes de construction d’une œuvre musicale. Ah ben r’garde donc ça, toi!

Ainsi donc, ces inserts biscornus et ces hors-temps apparemment insignifiants ne seraient là qu’à titre accessoires pour scander la lecture et servir les diktats structurels d’une composition musicale contemporaine? Ah bon.

J’ignore si ça tient effectivement aux conventions stylistiques évoquées par l’auteur, mais celui-ci parvient bel et bien à prendre possession de l’auditeur. Et ce, malgré (ou grâce?) au mode de jeu imposé.

Une fois le désagrément initial passé, j’ai suivi avec une curiosité bienveillante les tribulations en 12 temps des 6 personnages, un peu surprise, tout de même, après pareille surenchère témoignant de son zénith intellectuel, par la bonhomie foncièrement naïve de la coda. Se pourrait-il, somme toute, qu’il y ait beaucoup plus d’Antoine le puceau en notre éminent plumitif qu’il ne souhaiterait le laisser entendre?…