lundi 9 mars 2009

Dis oui, Ninon - Maud Lethielleux

C’est la première fois que ça m’arrive : Un coup de coeur avant même de lire ! Il y a un « avant » à ce roman et j’ai franchement le goût de vous le raconter. Je reçois un courriel de l’auteure, Maud. Je visite son blogue et là, je reçois une bise de fraîcheur en plein visage, un petit choc émotif. De mot en mot, j’apprends qu’un roman est à naître, et ça sonne les grelots de la fébrilité. Je me montre intéressée à le lire et, là est toute la cocasserie pour moi, je ne réalise pas que c’est un livre français. « Lethielleux » pourtant !

« C’est plus qu’un roman, c’est une rencontre » : s’il n’y avait qu’une phrase à en dire, ce serait celle-là. Une rencontre avec Ninon, le personnage de Maud. Que je me suis attachée à cette enfant de 9 ans ! Quand un auteur donne la parole à un enfant, j’éprouve une vive inquiétude. Un enfant utilisé par un adulte, rien de pire, même en littérature ! La fausse innocence, la fausse candeur, la fausse naïveté, cela m’est insupportable. Après une cinquantaine de pages, j’étais tout à fait rassurée, d’enfance artificiellement maintenue en vie par un adulte, il n’en était pas question. Je ne vous dis pas pour autant que je suis instantanément tombée dans les bras de Ninon. J’ai eu à l’apprivoiser. C’est qu’elle est spéciale, elle a son langage, sans oublier que je suis un adulte, et me retrouver dans l’univers d’un enfant, ça déménage dans le temps !

Ninon regarde sa réalité dans le blanc des yeux et elle nous la renvoie avec une franchise saisissante. Elle se traite de guenon, parce qu’elle a la peau "anormalement" brune, les cheveux trop noirs, et qu’elle est pas brillante. Elle se perçoit très négativement. Tous les autres enfants sont mieux qu’elle, à commencer par sa jeune sœur, Agathe. Impuissante, j’ai assisté à la douleur crue d’une enfant qui est certaine d’être à part. Et qui finira pas l’être de plus en plus, c’est qu’elle sait cultiver la différence ! Sa vie n’est pas banale, mais à un moment donné, j’ai réfléchi : si on pouvait pénétrer l’intérieur de leur tête et lire tous les mots qu’ils n’ont pas encore appris, on réaliserait peut-être que tous les enfants ont des vies turbulentes.

Le père, Fred, et la mère, Zélie se séparent. Pour une Ninon qui adore son père, lui vouant une loyauté entêtée, ce ne sera pas simple. La révolte gronde de devoir déménager chez celui qu’elle appelle L’autre, le nouvel amoureux de sa mère. Mais je reviens à la différence, tout est là, c’est ce qui la lie au père, ce marginal fini. Plusieurs, sinon tous, le traitent d’irresponsable, assez pour que le « cas » de la garde de Ninon soit entre les mains d’une travailleuse sociale. La solidarité de Ninon à son père, différent lui aussi, sera inébranlable. Ils construiront leur maison avec les moyens du bord. Et la chèvrerie. Mais pas tout de suite, la chèvrerie. Les chèvres, et toute la traite des biques et la fabrication des petits secs (fromage) s’exécutent derrière un rideau, sous le même toit … euh, plutôt sous la bâche (le toit étant en devenir). Dans le fond, son père aurait comme principale irresponsabilité de la laisser vivre une vie d’adulte bien avant son temps.

Sous cet art naïf, le propos a de la profondeur et décrit la dureté de la vie avec la légèreté de l’enfance. On est coincé, on se doit de prendre le déprimant … dans la joie ! J’ai également aimé en savoir plus long sur la fabrication du fromage, sur les chèvres, les moyens rudimentaires, la construction d’une maison. Toute cette vie m’a réjouit au plus haut point, en autant que ce soit Ninon qui la raconte. Fraîcheur garantie.

« Moi j’ai dit comme Fred le mot rigolo qui fait le même son que quand on crache un noyau de cerise : pute. »

À Zélie, ils avaient lavé l’estomac et elle a beaucoup pleuré parce que quand elle s’est réveillée c’est tout blanc et elle s’est dit : J’y suis, c’est les anges ! Mais c’était pas ça du tout. Elle l’a compris quand son père est arrivé et qu’il a beaucoup crié parce que, un : elle avait avalé tous ses médicaments et il n’avait plus d’ordonnance.

L’Autre, il la fait crier très fort la nuit, tellement que moi et Agathe on se cache sous les couvertures et on se raconte des histoires drôles pour pas s’imaginer que c’est une sorcière qui fait des râles de cannibale.

Fred a installé le coin cuisine : une grande bassine pour laver la vaisselle, une gazinière en équilibre sur des parpaings, deux bidons d’eau et le garde-manger. Dans le prolongement, on a installé la fromagerie, c’est là que je l’aide à mouler. Je suis une très bonne fromagère, j’ai compris l’art de la louche bien mieux que Zélie ou tous les adultes que je connais.
Je vous conseille vivement une visite à son blogue, là aussi, fraîcheur garantie !

10 commentaires:

Jules a dit...

On a pas le choix de se contenter du blog pour l'instant... chanceuse! :) ce livre vallait l'entorse à ce que je vois!

Claudel a dit...

Juste pour vous dire que vos deux liens ne fonctionnent pas, je crois que vous avez oublié un "t"
voici l'adresse:
http://maudetlesmots.blogspot.com/

Venise a dit...

Claudel : Bizarre !?! Pour moi, tout fonctionne. Cela me surprendrait que j'aie oublié un "t" puisque j'ai fait un copier-coller. Peut-être était-ce un problème temporaire.

Merci de l'avoir porté à mon attention.

Venise a dit...

@ Jules : J'ai demandé à Maud quand il sort au Québec, j'attends la réponse. Disons, que je te le recommande chaudement, à toi particulièrement. Pour ton amour de l'enfance et du terre-à-terre joyeux, mais pas niais.

Et bien sûr, parce que tu adores les histoires bien racontées ... mais là, qui n'aime pas ?

Jules a dit...

J'ai déjà demandé à la dame et elle dit que ce sera dans un mois! (Soupirs!)

Karine :) a dit...

J'ai lu plusieurs billets positifs au sujet de ce livre!! Antigone le recommandait chaudement aussi! Je le lirai probablement quand il sortira ici!

Venise a dit...

@ Jules : Dans un mois ? C'est pas si mal. Je m'attendais à 3 ou 4 mois. Tu m'en vois surprise et heureuse.

@ Karine : Moi aussi, je suis les critiques et elles sont franchement bonnes.

Claudel a dit...

Vous avez bien raison, les liens fonctionnent.
ON est chanceux: au Québec on peut avoir les livres de France, le contraire n'est pas aussi vrai. Malheureusement pour nos auteur(e)s. Mais ça c'est une autre histoire.

sylvie a dit...

je n'étais pas vraiment pressée pour lire ce livre... Mais il m'est passé par les mains, et aux premières lignes, j'ai été conquise par le bagout de Ninon, son franc-parler, sa tendresse et sa poésie artisanale;)
cette lecture m'a enthousiasmée aussi :)

Danielle a dit...

Ah! Petite et grandiose Ninon à l'amour aussi monumental que son intégrité. J'ai été profondément touchée par sa ferveur, son courage, sa joie de vivre. Éblouie par sa fidélité indéfectible, son sens de l'à propos et sa façon d'aller bien droit. Pas d'apitoiement qui tienne avec Ninon. On voudrait être aimé comme elle aime, aussi gros que l'univers, à la vie à la mort. Et on voudrait lui ressembler. Détenir sa force, trouver les mots pour décrypter les choses et les gens comme elle le fait si bien. Mais le plus extraordinaire, c'est qu'on oublie l'adulte derrière l'enfant: l'auteure. Qui donne vie avec tellement de maestria à cette petite boule d'énergie affectueuse. C'est là un premier ouvrage fort bien réussi et qui augure magnifiquement pour le futur.