mardi 2 septembre 2014

L'Orangeraie de Larry Tremblay

Si l'on m’avait présenté ce roman en ces mots : Une histoire sur la guerre avec des enfants impliqués, je n’aurais pas tendu la main. Et j’aurais malheureusement manqué une œuvre avec une portée intéressante, en ce sens qu’elle m’a rapprochée d’une réalité dont je suis loin. C’est un texte senti et intelligent, et tout en sobriété qui a zoomé le cœur d’un kamikaze. Je réfléchirai plus longuement maintenant avant de traiter de fou furieux une personne prête à sacrifier sa vie au nom d’une cause.

Au départ, c’est la catastrophe, les grands-parents bombardés tout à côté de l’orangeraie familiale. Le lecteur n’a pas le temps de rencontrer les grands-parents, ce qui éloigne toute tentation mélodramatique. On se retrouve dans un face à face avec la famille éplorée, le fils, sa femme et leurs jumeaux de 9 ans, Amed et Aziz.

Un des jumeaux est malade, on doit le faire soigner. On réalise rapidement jusqu’à quel point cette famille échange avec peu de mots, sans effusion émotive. Ce qui n’est pas dit, alourdit continuellement ce qui se dit. À travers les silences, et l’isolement que l’on sent planer, le plaisir est précieux de faire connaissance avec la complicité des jumeaux. Leurs dialogues enfantins, on les savoure, on s’y rattache, ils nous sauvent d’une réalité qui, sinon, serait dure. Ainsi le message passe. Cette famille ne restera pas longtemps à contempler les plaies ouvertes de la perte, des personnes de l’extérieur viendront leur rendre visite pour réclamer leur collaboration à se venger. Sont-ils bien intentionnés, en tout cas, le lecteur sent clairement la menace. Le danger rode, il devient quasiment un personnage.

La complicité des jumeaux ne se démentira jamais, la mère que l’on voit travailler par en-dessous est captivante, c’est un personnage plus fort que le père, malgré les apparences. Le thème central qui chapeaute les autres est la manipulation, les ficelles seront mises au jour. Dans le contexte de la guerre, l’enjeu devient grave, tragique. L’orangeraie, le gagne-pain s’étend comme une tache joyeuse qui contraste avec le tragique du propos.

De l’intuition, du mystère, de la symbolique, de la poésie, du romanesque, de la tragédie sans voir de sang, ce roman m’a donné l’impression de se dérouler sur la scène, où il  n’est pas nécessaire de montrer la cruauté des actes pour qu’on la sente. Les mots pesés en surface et les silences en profondeur travaillent en douceur. Le roman se termine par ailleurs, sur une scène, ce qui allie bien la théâtralité dégagée par la force brutale de l’honneur qui entache chaque décision.

Un roman qui arrive à faire avaler des pilules amères sans miel et sans larmes. J’ai pris plaisir à ma lecture malgré sa dureté ce qui lui confère, à mon avis, une qualité rare.

Prix des libraires 2014, en définitive, L'Orangeraie publié chez Alto a bien gagné ses épaulettes !

19 commentaires:

anne des ocreries a dit...

Un livre à porter sur ma liste de lecture !

Nomadesse a dit...

Tu n'es pas la première à me donner le goût de le lire...

Topinambulle a dit...

Ce roman m'a bouleversée. Tu en parles tellement bien !

Suzanne a dit...

Noté chez Topinambulle et à lire bientôt.

Tristan Arsenul a dit...

Ce qui m'a fasciné dans ce roman, c'est de comprendre. Je n'accepterais jamais, mais au moins, je comprends cette réalité qui est tellement loin de la nôtre. En ce sens, je rejoints ton intro. Tu peux imaginer que le côté jumeaux est venu me chercher... doublement.
Très bon billet Venise, content que tu aies aimé.

Karine:) a dit...

Je l'ai beaucoup aimé aussi. Un peu comme toi, si j'avais su je n'aurais pas lu... et j'aurais manqué quelque chose. Ça t'embête si j'ajoute dans la récap pour Québec en septembre??

Venise a dit...

Anne : En plus qu'il se glisse bien dans une valise avec moi qui tiens la poignée quand j'irai te visiter.

Venise a dit...

Nomadesse : Et je ne serai pas la dernière. Tu le liras un jour, j'en suis certaine.

Venise a dit...

Topinambulle : Il y a matière à être bouleversé. J'avoue ne pas m'y être arrêté au point d'être bouleversé. J'avoue un léger manque de courage ici.

J'en parle avec un certain détachement, peut-être parce que 3 mois se sont écoulés depuis que j'ai tourné la dernière page.

Venise a dit...

Suzanne : Je serai aux aguets de ta critique, ton opinion compte pour moi.

Venise a dit...

Arsenul : On peut parler de courage de l'avoir lu avec la réalité "jumeaux" que tu connais si bien. On a même pas besoin de cet ajout pour être bouleversé, mais n'empêche...

Venise a dit...

Karine : Loin de m'embêter, je t'en remercie sincèrement. Tu comprends que plus on diffuse Le Passe-Mot, plus on diffuse que nos auteurs valent la peine que l'on s'y penche.

D'ailleurs, je vais aller porter mes autres critiques vers ta belle initiative "Québec en septembre". Et j'ai maintenant changé l'URL de ton Coin lecture.

Grominou a dit...

Le contraste entre la beauté de la plume et la dureté du propos m'a vraiment frappée. Gros coup de coeur!

Anonyme a dit...

J'aimerai savoir pourquoi l'orangeraie... pourquoi avoir choisit ce titre?

Venise a dit...

Anonyme : Parce que les personnages principaux cultivent une orangeraie.

Anonyme a dit...

Mais vous croyez pas que cela est encore plus pousser? Par exemple que l'orangeraie est signe de l'espoir ou quelque chose de ce style? Car je crois que le titre de ce livre veux expliquer quelque chose de plus que simplement l'orangeraie ou ils cultivent leurs oranges.
Merci pour vos réponse j'apprécie

Venise a dit...

Anonyme : En autant que vous l'ayez lu, vous pouvez lui donner un signe d'espoir si vous le désirez. Pourquoi pas ! Le lecteur a tous les droits.

Pour ma part, je ne prétends pas être dans la tête de l'auteur mais je n'y ai pas donné d'interprétation autre que l'orangeraie en tant que tel.

pgluneau a dit...

Faute d'avoir lu le livre, je viens de voir la pièce que l'auteur en a faite!! Ça semble assez conforme au roman, si j'en juge à ce que tu en dis!! J'ai adoré!! ;^)

Venise a dit...

PGLuneau : Est-ce que je sens un genre de petite envie de lire le roman ? Je ne peux m'empêcher de l'espérer. On veut toujours partager avec ceux qu'on aime ce que l'on a aimé. Un petit chef d'oeuvre ici.