samedi 3 novembre 2007

Qu'est-ce qui fait écrire ?

On pose souvent la question : qu'est-ce qui fait lire ? Qu'est-ce qui fait écrire ? moins souvent, il me semble. Qu'est qu'en dit, Gilles Archambault, auteur de 29 livres depuis 1963, sur l'irrépressible besoin d'écrire son dernier opus, "Les Rives prochaines" : "Quand je n'en peux plus de ne pas écrire, j'écris. Je décris des ambiances, des personnages et ça accompagne ma vie. C'est à peu près comme si je tenais un journal intime". Il dit aussi qu'il crée des personnages avec qui il ne détesterait pas passer une soirée ... Comme c'est joliment énoncé !

Mais ce qui m'a le plus frappé dans son propos est ceci :

"C'est l'insatisfaction qui fait écrire. Si vous êtes un homme de 30 ans, que vous avez 15 millions à la banque, que vous faites partie d'une grande famille, vous n'allez pas vous mettre à écrire des livres, parce que vous regorgez de possession et de satisfaction. Écrire un livre, c'est une sorte de demande. On veut être aimé. Et on voudrait l'être pour les bonnes raisons".

Je l'avoue, je trouve ça frappant et ça démange mon coeur de fouineuse de l'âme humaine : est-ce vraiment vrai ce qu'il avance ? Je dois avouer que j'ai un gros doute, même si je considère ces affirmations loin d'être stupides. Premièrement, existe-t-il cet être comblé du coeur et du portefeuille ? Qui n'attend plus rien de la vie finalement ! Je le cherche et le chercherai longtemps, d'après moi. Je connais des êtres à qui tout réussit et qui restent affamés de valorisation. J'irais jusqu'à penser qu'il n'existe pas sur Terre une personne qui n'est pas avide d'être aimée et reconnue pour ce qu'elle est. Ce ne sont pas les possessions matérielles, ni l'affection d'une bande d'amis, ni l'amour d'un conjoint qui arrivent à remplir ce vide. Nous serions donc tous des candidats à écrire ! Qui se décide à le faire, là, c'est un autre chapitre de l'histoire !

Je pense que l'information la plus importante à retirer de ces confidences de Gilles Archambault est qu'il ressent fortement son besoin d'être aimé. Il doit se dire : "Je pourrais rester tranquille, flâner, voyager (il est à l'âge de la retraite), ne pas me donner tant de trouble, avoir beaucoup plus de temps à moi mais, non, il faut que j'écrive".

Admettons que par la chiquenaude du nez d'une sorcière bien aimée, 15 million$ soient ajoutés dans son compte en banque, je gage un million qu'il continue d'écrire ! Facile à dire, il y a plus de sorcière, ni bien ni mal aimée, puisque l'halloween est finie (Hi ! Hi !). Mais je n'ai pas menti, je gagerai un million, oui, mais un million de cennes noires !

Qui est-il ?

Né à Montréal en 1933, Gilles Archambault fête en 2003 ses quarante ans d’écriture. Réalisateur mais aussi animateur d’émissions sur le jazz et la littérature, il a travaillé à Radio-Canada de 1963 à 1992. Son émission «Jazz soliloque» fait aujourd’hui figure de référence dans le domaine. Chroniqueur à l’émission de Joël Le Bigot (CBF Bonjour), il poursuit maintenant une carrière de journaliste pigiste et d’écrivain. Il a aussi collaboré à différentes émissions de télévision ainsi qu’à deux longs métrages, dont l’un était l’adaptation de son roman La Fleur aux dents. Il a créé avec Jacques Brault et François Ricard les Éditions du Sentier qui ont existé de 1978 à 1986.

En 1981, il a reçu le plus grand prix littéraire du Québec, le prix Athanase-David, pour l’ensemble de son œuvre, et en 1986, le Prix du Gouverneur général du Canada pour son recueil de nouvelles L'Obsédante Obèse et autres agressions.

Invitation à lire Les Rives prochaines, Gilles Archambault, Boréal, 192 p. 19.95 $ :

Jeunesse et vieillesse, amour et abandon, joie et souffrance, souvenir et oubli. Entre ces rives de l’existence, des êtres se croisent, se cherchent, parfois se rapprochent, parfois se perdent, découvrant toujours, au bout du compte, ce qu’ils savaient confusément mais n’osaient se dire : qu’ils ont besoin à la fois de s’aimer et de se fuir pour que la vie, en eux, continue de palpiter encore, et que le temps qui les emporte ne leur soit pas trop inhospitalier.

9 commentaires:

Lucie a dit...

Question intéressante soulevée... mais alors, il faudrait tous écrire. Tout le monde souhaite être aimé, non?
Ce livre me fait de l'oeil de façon inconsidérée...

Isabelle a dit...

Il y a certes le désir d'être aimé qui pousse à la création. Plusieurs vous le diront. Mais je crois que les artistes veulent colmater une fêlure profonde qu'ils ont en eux, comme une blessure qui ne guérirait jamais. Leur sensibilité particulière les empêche de s'en accomoder, comme la plupart des gens. Aussi l'écriture, comme la peinture, la musique, etc. sert-elle de moyen d'exprimer cette douleur et de s'en libérer. Je crois qu'un artiste qui réussirait à guérir toutes ses blessures n'aurait plus besoin de créer.

Lucie a dit...

Bien sûr, il y a cette fêlure. Mais un artiste ne parviendra jamais à guérir toutes ses blessures. Il les entretient d'une certaine façon, souvent en intégrant les blessures des autres et en les transcendant en musique, littérature, peinture, danse, etc. Enfin, c'est comme ça que je perçois l'art tel que je le pratique...

isabelle a dit...

C'est exactement ce que je pense, Lucie.

Danaée a dit...

Ah, LA grande question... Pourquoi écrire? Moi qui écris, je ne pourrais que tenter quelques réponses, dont certaines ressembleraient à celle de Gilles Archambault, sans doute. C'est si complexe. Par moment, je dois même dire que je me demande ce qui me pousse à écrire, à penser à ce que j'écrirai, à inventer des scènes, des personnages, des histoires. Une fêlure quelque part? Je n'en sais trop rien. Mais je dirais peut-être par plaisir. Simplement. Parce que j'aime penser, j'aime dire. J'aime les êtres humains, leur complexité. Et qu'écrire me donne l'impression d'avoir accès à l'âme des gens.
Oui. Écrire pour comprendre les autres, les analyser... un peu.

Carole a dit...

L'écriture pour moi est un trop plein que je jette sur le papier. Réflexions, pensées, dialogues avec un être cher absent ou tout simplement une correspondance avec mes intimes.

Un petit mot pour ajouter que Gilles Archambault sera l'invité d'Aline Apolstolka au midis littéraires de la Grande Bibliothèque le 8 novembre prochain.

Carole a dit...

Pour ceux qui sont intéressés à la rencontre avec Gilles Archambault, voici le lien : http://www.banq.qc.ca/portal/dt/a_propos_banq/communiques/2007/com_2007_10_31-2.jsp

Ginette a dit...

Vous toutes, Venise, Lucie, Carole et Danaée, écrivez peut-être aussi parce que vous avez du talent pour le faire, car en général on aime bien exercer une activité, quelle qu'elle soit, lorsqu'on est doué pour le faire. Si on n'a pas ce talent, on ne peut dire que: «J'aimerais pouvoir écrire (ou peindre, jouer du piano, etc.)...». C'est une partie du plaisir, non? Vous n'avez qu'à penser à un domaine dans lequel vous avez de la difficulté (mathématique? soccer?) et vous verrez que l'envie de vous y adonner ne vous vient pas souvent...

Denise a dit...

Venise, je suis si contente de connaitre votre point de vue sur la motivation d'écrire - ce cliché sur l'écriture pour névrosés en mal d'amour est trop répandu à mon goût.

Excusez-moi de me citer, mais voici ce que j'écrivais à ce sujet dans mon dernier ouvrage Comme un livre ouvert, éloge et pratique de l'écriture sans frontières (Éditions du Roseau):

« Selon Carl Gustav Jung, tout trouble psychique serait écarté si chaque humain portait ses images non peintes à la lumière et libérait ses poèmes non écrits. Est-ce un reliquat de notre culture judéo-chrétienne? Nous faisons un trop grand usage pharmaceutique de la création en l’appliquant comme un baume sur nos plaies vives. Ce postulat de l’art échappatoire pour névrosés semble indélogeable de notre ciboulot d’occidentaux. Tant d’artistes montent en épingle les souffrances de leur enfance pour justifier leurs œuvres présentes. Encore récemment, un auteur chevronné affirmait sur les ondes qu’il n’aurait jamais écrit s’il n’avait pas vécu sa jeunesse les joues coincées dans l’étau de l’incommunicabilité. Mais voyons voir… Pour une centaine de garçonnets emmurés comme lui dans le mutisme ravageur, un seul versera plus tard dans le camp des fabulateurs professionnels. Les autres se feront bouchers, professeurs de biologie moléculaire ou croque-morts. Pensez-vous vraiment que les bouchers et les croque-morts soient moins assoiffés d'amour et de reconnaissance ici-bas que les poètes et les romanciers? Et qui nous dit que les biologistes ne pleurent pas, au fond de leur laboratoire, le désarroi de leurs molécules d’autrefois?
Les réalisations artistiques ne sont pas toujours des s.o.s. désespérés et ne servent pas seulement à sublimer les aspects indigestes de la réalité. Nous gagnerions beaucoup, je crois, à exalter leurs fonctions de vitamine soleil, de puissance catalytique, de fontaine de jouvence. »