mardi 24 février 2009

Le ciel de Bay City - Catherine Mavrikakis

Je suis partie avec l’assurance de beaucoup aimer. Est-ce ce trop de certitude qui m’a joué des tours ? L’histoire apparaît simple, une jeune fille de descendance juive, rejetée par sa mère, sanctifiée par sa tante chez qui elle habite, nous raconte les quatre journées avant une fête soulignant ses 18 ans. Évidemment que racontée ainsi, on croit à beaucoup de banalité. Ce qu’il faut y rajouter pour en faire une histoire qui attire l’attention est le désespoir profond de cette jeune femme qui lit son histoire de juive déportée, irradiée, brûlée vive sur chacune des cellules de son corps. « Je suis une petite Juive, une enfant résistante, une violée de la vie, une condamnée à mort ».

Je me dois de parler de la fin, au commencement, et cela pour rendre justice à l’ingéniosité de l’histoire. Tout se tient, rarement je n’ai vu fin plus astucieuse et en cela, je salue bien bas le talent de l’écrivaine. Cependant, je vais tenter de vous exposer ma souffrance de lectrice avant d’y parvenir, à cette fin.

Je savais ce roman empreint de noirceur, j’étais préparée, je n’ai rien contre la désespérance, ce qui m’a horripilé est la répétition. Je veux bien croire qu’un personnage ait toutes les raisons du monde d’être désespérée mais encore faut-il, particulièrement dans un roman, en varier le refrain. « À Bay City, dès ma plus tendre enfance, je regrette tous les jours d’être née. Je scrute le ciel mauve sans cesse ». Je ne savais pas en lisant cette phrase à la page 34 que ce constat serait dit sur tous les tons, sur toutes les pages, avec comme seule variante, la couleur du ciel. « Dans le cagibi, il n’y a aucune fenêtre. On ne peut apercevoir aucun bout de ciel. On ne peut distinguer rien comme un espoir. Dans le cagibi, je trouverai contre les corps de mes grands-parents, un sommeil sans faille. Celui des morts, pour qui le ciel et ses couleurs n’existent plus ». Pour un ciel aux couleurs inexistantes, je n’y ai jamais vu passer autant de couleurs : rouge, mauve foncé, noir, bleu mauve, gris, mauve saumâtre. Le mauve étant exclusivement consacré à l’Amérique et sa Bay City et ses petites maisons de tôles enfermant des êtres banals qui vont chez K-Mart en oubliant de souffrir. L’auteure ne nous laisse pas le choix de ne pas regarder le ciel avec elle, cet enfer sur la Terre : indifférent, meurtrier, silencieux, triste, traître « Recouvrir de terre les fosses. Rien n’aura eu lieu. Seul le ciel sera témoin de l’horreur. Seul le ciel aura tout vu. Mais au ciel on fait des pieds de nez. On sait bien qu’il ne peut rien pour nous. Le ciel est un traître. Il faut l’assassiner ».

Aux yeux de Amy, bientôt 18 ans, le ciel reste désespérant de désespérance, que ce soit en festoyant, en dansant, en copulant : « Malgré des centaines d’orgasmes dans des décapotables où souvent je me permettais de regarder les nuées vaporeuses valser dans le ciel pendant que je m’envoyais en l’air, je n’ai pas pu m’oublier et connaître le ravissement ». Un être aussi désespéré ne peut évidemment rien donner au sentiment amoureux : « Je n’arriverai jamais à croire en lui (David), ni en l’avenir. Tout était fini avant même que David et moi naissions. Tout avait déjà eu lieu. Même la fin".

Heureusement, il y a sa fille, qui ne pouvait que s’appeler Heaven, qui a hérité du surplus de bonheur que sa mère n’a pas daigné toucher : « Depuis sa petite enfance, elle sait plonger dans le ciel et malgré les turbulences de l’air du temps, elle revient de l’azur, bariolée, rassérénée, heureuse ».

Je constate que j’ai abondamment donné la parole à Catherine Mavrikakis dans ce billet. C’est bien sûr une excellente manière d’exposer son style, au lieu d’en parler mais dites-vous bien que jamais un instant, je me suis dit que son écriture laissait à désirer. Je fais une distinction nette entre le thème et la répétition du thème, son effet désastreux sur moi, et le style fluide, le défilement ininterrompu des images sarcastiques, sa poésie cassante, son vocabulaire incisif, tout pour cerner le propos avec une efficacité naturelle.

J’ai beaucoup réagi, j’ai été agacée au point qu’il m’a fallu tout mon « petit change » pour ne pas abandonner ma lecture, mais s’il y a une chose que je ne regrette pas, c’est de ne pas l’avoir fait.

Parce que dans Le ciel de Bay City, la fin justifie les moyens.

33 commentaires:

Éric a dit...

Tiens tiens! Nous l'avons reçu de la même façon ce roman...

Venise a dit...

@ Éric : Je vais t'avouer que lorsque mon agacement a commencé à prendre des proportions au-delà de mes attentes (!), je me suis encouragé avec ta réaction face à ce roman. Ça m'a aidé à affirmer mes émotions.

C'est difficile d'être à contre-courant, je continue à dépenser plus d'énergie quand ça m'arrive.

Danaée a dit...

Moi aussi, je partage beaucoup cette appréciation de ce roman, qui, malgré tout a "quelque chose". Une personnalité.

Ça doit être dans le "mauve".

Oui.

Quelque chose comme ça!

Venise a dit...

@ Danaée : Il y en a qui ont les bleus à l'âme mais l'âme "poquée", ça doit être mauve. Des mauves à l'âme !

Ceci dit, on s'entend que le Grand Prix du Livre de Montréal est mérité et que ce roman a des chances pour Le Prix du Libraire.

Mistral a dit...

Peux pas m'absenter cinq ou six jours sans qu'on m'oublie! Juste parce que j'ai rien publié et que Catherine fesse fort avec Le ciel de Bay City, c'est pas une raison...

Cat Mavrikakis a pris des risques littéraires exaltants avec ce bouquin, sachant fort bien que l'adhésion enthousiaste du plus grand nombre ne serait pas pour cette fois. Il ne fait aucun doute dans mon esprit qu'une recension telle que celle de Venise, suivie de vos commentaires fidèles a l'esprit qui anime votre groupe, sont précieux pour et bien reçus par l'écrivaine. Elle sait qu'elle a été LUE, pas seulement utilisée par une pigiste de province pour torcher son papier littéraire hebdomadaire.

Ven, c'est vrai, dépense plus d'énergie quand elle aime moins. Outre qu'elle aime moins aimer moins qu'aimer plus, il y a surtout l'effort supplémentaire que requiert la nuance, commandé par son intégrité. Sauf que Cat M ne sera pas blessée de ces réticences, bien au contraire, elle s'y attend et les espère (espère qu'on les exprime si on les a, I mean).

Je dis ça, je la connais pas. Pas besoin. Je connais les écrivains.

aka Danger Ranger a dit...

Bonjour Venise,
J'ai vu que tu suivais mon blogue et je voulais te souhaiter la bienvenue.
SR

aka Danger Ranger a dit...

À propos de ce billet:
D'abord, je sursaute toujours quand on parle du "talent" d'un auteur. Si un auteur est publié, il a du talent, c'est sûr: est-ce qu'on essaie de peindre si on n'a pas de talent là-dedans? Ça m'horripile, en fait, parce que ça passe sous le tapis le travail qu'a mis l'écrivain à développer un "ensemble signifiant" - le texte - et Mavrikakis est une auteure qui "pense" énormément ses textes.
Deuxième chose: Vous faites état de la qualité d'écriture. Encore une remarque inutile, je vous le dis bien franchement. L'auteure enseigne au département des littératures de langue française de l'UdM. Personne n'enseigne là sans une maîtrise exceptionnelle du français.
Question de goût personnel, le style particulier de Mavrikakis n'est pas celui que je préfère (trop cérébral, alors que je préfère une poétique plus sensuelle). Quant aux tics d'un auteur (par ex. les "répétitions"), il faut les estimer dans la façon dont ils participent de la technique du texte.

Mistral a dit...

C'est rien, ça: y est de bonne humeur, aujourd'hui, Danger.

Venise a dit...

@ Mistral : Tu me fais réaliser jusqu'à quel point un roman que j'aime moins à la lecture, et cela malgré ses qualités, me pousse à me dépasser dans la rédaction de mon commentaire. Le jour que je n'aurais plus l'énergie, et le temps (ah, ce fameux tyran !) pour le faire, j'arrêterai.

Certaines données commencent à se préciser dans ma tête, si malgré une difficulté à lire un auteur, (comme cette fois-ci), j'ai toujours le goût, hâte même, de la relire, ça veut beaucoup dire. Faire une distinction entre l'oeuvre et le créateur qui a pris des risques, ce qui veut dire pousser une idée à fond, qu'importe toutes les autres considérations.

Ça m'a demandé de l'énergie pour préciser ma pensée, tu as raison, mais au moins je n'avais pas ce malaise qui, parfois m'étreint un peu trop, quand c'est une première oeuvre d'un écrivain qui essaie de sortir la tête du lot.

ilmariel a dit...

Je ne pense pas que ce genre de lecture va m'intéresser mais plutôt m'agacer par le ton déprimant de l'histoire et par les répétitions. Je serais plutôt du genre à lancer mon livre !!!

Mistral a dit...

Yup! Vienne le vent, vienne la bise, Christian connaît bien sa Venise.

aka Danger Ranger a dit...

Excuse-moi pour la sécheresse de mon commentaire, Venise... J'aurais dû le tempérer avec le positif! J'abonde en effet dans le sens de Christian à propos de l'effort de lecture dont ta critique témoigne, et qui n'a pas de prix.

Venise a dit...

@ Aka Danger Ranger : Le fait que l'on soit publié impliquerait d'avoir du talent ? Idéalement, j'aimerais bien que ça soit le cas !
Cela n'empêche pas le respect porté à tout travail derrière l'oeuvre. Les dix années où j'ai fait du théâtre, à la fin de la représentation, nous étions avides d'aller dans la salle recueillir les commentaires des spectateurs. À notre question "Comment avez-vous trouvé ça ?", si plusieurs répondaient "C'est beaucoup de travail" ça nous amenait à réfléchir. Ce n'était pas vraiment le travail que l'on désirait voir ressortir.

La qualité de l'écriture peut se préciser. Une pâtisserie peut être de très bonne qualité, mais avec des caractéristiques différents d'une pâtisserie à l'autre. Exemple à voir avec le sourire de préférence ou un petit creux au ventre.

J'ai su hier seulement qu'elle était professeur. Je préfère même ne pas avoir ce genre de précisions pour justement éviter les pièges de prendre pour acquis, ou me laisser influencer par le poids d'une réputation.

C'est ma manière à moi, elle vaut ce qu'elle vaut !

Venise a dit...

@ Ilmariel : Assez radical merci ! Je voudrais bien ne pas avoir éclaté de rire ...

Très sérieusement, je suis contente de ne pas l'avoir lancé parce que comme je l'ai dit et je le répète, la fin justifie les moyens. Mais reste qu'il faut trouver moyen d'aller jusqu'au bout ... et semblerait que tu connais bien tes limites :-)

Mistral a dit...

Told you he's in a good mood today...

Venise a dit...

@ Aka Danger Ranger : Des opinions, c'est toujours édifiant, ça permet de clarifier certaines notions. En autant que le respect nous fasse tendre l'oreille vers l'autre et ne pas l'écouter comme si on l'avait déjà entendu. En autant que l'on s'entende écrire ! Parce que, sinon, on fera ce que l'on veut pas qui soit fait aux écrivains, ne pas être entendus !

Suzanne a dit...

Je cite::[...]Si un auteur est publié, il a du talent, c'est sûr: est-ce qu'on essaie de peindre si on n'a pas de talent là-dedans?[...]
Hum chacun son opinion mais moi je dis que, malheureusement plusieurs «écrivains» ont été publiés et ce malgré un manque évident de talent!
On peut avoir de l'aptitude à écrire ou à peindre mais ne pas confondre avec le talent. Et pas parce qu'une personne enseigne ou a une maîtrise que cette personne a plus de talent que d'autres. Désolée. Je croirais lire mon grand-père avec ses préjugés: «Ben chr...y'a faites des grandes études y doé être bourré d'talents pis ben meilleur que Ticlin qui a pas fini son collège pis qui passe son temps à écrire ses pouèmes pis ses belles phrases que parsonne lira jamais!»
Bon suffit là je m'emporte et ne dois pas. Sans rancune.
(Attention je ne vise aucunement dame Catherine Mavrikakis ni son bouquin que je n'ai pas lu mais j'ai réagi à certains propos cités plus haut).

aka Danger Ranger a dit...

@ Suzanne:
Je maintiens qu'il est superflu de parler de talent quand on parle d'une oeuvre. Le talent renvoie à la prédisposition "naturelle" d'une personne à se livrer à une activité avec une certaine dose d'intuition sur la façon de faire. C'est en ce sens que je dis que si quelqu'un va jusqu'à écrire un livre, même si c'est complètement mauvais, c'est qu'il a du talent (ok, peut-être pas des masses, mais quand même). Par contre, on peut avoir du talent et ne pas l'avoir fait fructifier par le travail. C'est le cas des auteurs médiocres.
Bref, peu importe la question du talent, c'est le travail que fait l'auteur sur son écriture et sur sa démarche créatrice qui influence la qualité de son oeuvre, en dehors de toutes considérations de style et de genre.

ilmariel a dit...

@ Venise : disons que je me retiens souvent et que je fini par passer au travers de plusieurs dont ceux que je devais lire à l'université. Des romans que l'on vante les mérites et que finalement, ne sont que banalités, qui me laisse une impression d'indifférence totale ou bien qui me font "pompés" !! :)

helenablue a dit...

Je trouve cette note , et plus encore les commentaires qui en découle très enrichissant , et je dois dire que je suis respectueuse au plus haut point de ton professionnalisme Venise , si je puis m'exprimer ainsi , ce qui d'ailleurs donne plus de valeur encore à mes yeux à ton regard et à la qualité de ton jugement sur ton ressenti face aux livres .

J'aime beaucoup la dernière remarque de aka Danger Ranger sur le talent , et surtout sur le travail à fournir pour le faire fructifier , le talent est inné , nous avons tous , je pense des prédispositions pour un ou un autre talent , mais le faire grandir , le peaufiner , en extraire la sève , là , il faut beaucoup de travail , de recherche et d'abnégation.

Pour ce qui est des auteurs , ou plus généralement des artistes , je pense à la peinture ou à la musique , c'est normal qu'il y ait une diversité , et on ne peut pas plaire à tout le monde . C'est normal et souhaitable .
c'est pourquoi je trouve cela louable et parfois même " avançant " d'essayer d'entrer en contact avec une sensibilité qui n'est pas la sienne même si cela demande une certaine persévérance pas toujours facile à tenir !

Et puis la critique aussi fait avancer , elle est nécessaire . Au moins c'est que l'on s'intéresse au travail de l'autre ; finalement n'est ce pas l'essentiel , et n'est ce pas la première choses qu'attend celui qui créé .

Suzanne a dit...

Ah là oui j'adhère:
[...]Bref, peu importe la question du talent, c'est le travail que fait l'auteur sur son écriture et sur sa démarche créatrice qui influence la qualité de son oeuvre, en dehors de toutes considérations de style et de genre.
Merci de aka Danger Ranger

réjean a dit...

Ouf ! Bravo à vous et à Marc ! J'adore !

s.gordon a dit...

Woooooooooooo. C'est beau, ce renouveau! On n'a pas vu ça venir. Ni Tyvek ni papier noir goudronné, on est loin du banal clin de vinyle : c'est ben le lopin de Venise.

Venise a dit...

@ Réjean : Un gros merci. Je lui transmet votre appréciation. Et si vous permettez, je peux même transférer votre bravo sous le billet correspondant. Je me suis fait prendre de court par l'image !

Mistral a dit...

Cette façon vicieuse et délicieuse d'allonger le e en tiret...

Venise a dit...

@ Mistral : C'est vrai que c'est joli. Je suis retourné voir, à peine, si j'avais vraiment remarqué. Marc aime la subtilité, même sa signature !!!

Mistral a dit...

:-)

Venise a dit...

@ S. Gordon : Quand c'est ton chum qui l'a dessiné, disons que c'est pour le moins personnalisé. J'apprécie, pas d'odeur de goudron en plus !

s.gordon a dit...

Bravo au chum. Y'a l'oeil ;)

Karine :) a dit...

Je ne peux pas faire de commentaire songé (vu que 1- ce n'est pas mon genre et 2 - je n'ai pas encore lu le roman) mais comme je l'ai reçu pour Noël, je le lirai certainement dans les prochaines semaines... je suis curieuse de voir ce que je vais en penser suite à toutes ces remarques!

Mélanie a dit...

J'ai réussi à finir le livre (par entêtement pur et simple), mais je ne suis pas passée au-dessus des répétitions. Elles ont laissé un mauvais goût dans ma bouche. C'est le premier livre de Catherine Mavrikakis que je lis et je ne suis pas tentée d'en essayer un autre de sitôt. Il y a trop de bons livres à lire!

Venise a dit...

@ Mélanie : Je me sens moins seule ! C'est quelque chose quand même, surtout quand un roman reçoit hommages et prix, on se sent un peu à part dans son appréciation. Remarque que nous ne sommes pas les seules, mais restons une minorité.

Merci de ton passage ici. Ça me fait plaisir.

Danielle a dit...

Euh... j'avoue que je me suis sentie une bien vilaine fille de penser tout le long ''Ben là, reviens-en, c'est du passé!!'' L'auteure n'a pas réussi à me communiquer ses émotions, si ce n'est son ennui... et l'agacement de la redite. Autant dans la thématique (Dieu sait que le sujet a maintes fois été traité) que dans l'écriture dont le propos aurait pu tenir en un seul paragraphe. Rien à voir avec Nancy Huston et son magistral Lignes de failles qui m'avait laissée sur le c... comme après le passage d'un séisme. Ce qui me fait dire que dans ce cas-ci, ce n'est pas le sujet qui laisse indifférent mais le traitement.