lundi 28 septembre 2009

Almanach des exils - Stéphanie Filion et Isabelle Décarie

Ce n’est pas du tout un roman, pas vraiment un récit, c’est un peu une correspondance, il y du journal mais c’est surtout un genre nouveau : l’almanach. Stéphanie à Montréal, Isabelle à Sao Paulo, veulent soigner leur amitié et éviter que cet écartèlement crée une distance émotive entre elles. Cette motivation, ardente, se devine entre et sur les lignes de leur carnet tiré au jour le jour. Parce c’est ce dont il s’agit, un carnet dans lequel elles se sont promis de décrire chacune leur journée sous l’angle du vécu au quotidien. Parce que justement qu’est-ce que des amies très proches peuvent perdre quand elles sont loin physiquement ? La saveur, l’odeur, l’ambiance du journalier fait de météo, de la variation de la nature, de leurs rêves nocturnes, les visites aux uns et aux autres, les emplettes, les finesses et maladresses des enfants, bref, un partage de la routine. Ce partage s'étale sur une période de un an divisé en quatre saisons.

C’est très original comme présentation ; une semaine, on baigne dans l’univers de Stéphanie à Montréal et l’autre, on se transporte au Brésil. Qu’elles soient sur des pôles opposés rend leur échange d’autant plus intéressant. Leur caractère et leur vie sont aussi très différents. Mais si ce n’était que de cela, la lecture ne m’aurait pas autant captivée ; ces dames vouent un amour pour la langue qui n’a pas besoin d’être expliqué puisqu'elles le démontrent. Chacune de leur capsule est une petite perle de poésie. Elles savent ouvrir, développer et boucler avec art leur journée. Elles font de leur texte des morceaux de dentelle brodés avec les fils du quotidien. C’est un art et se sont des artisanes, travaillant avec de la matière essentiellement féminine. Elles sont toutes les deux mères et m'apparaît que le récit n’est pas inventé, à peine embelli.

J’ai été fascinée par leur manière de poser l'environnement immédiat, surtout Stéphanie qui a le tour d’émouvoir par son regard sur la nature. Isabelle joue un peu plus avec les émotions, c’est intéressant aussi. Somme toute, elles avaient leur spécialité. Les peurs, inquiétudes et émotions sont cachées derrière la façade des mots, effleurés et affleurées, sans jamais s'étendre sur le champ émotif, se tenant loin du défoulement. La contrainte qu’elles se sont donnée, ne serait-ce que la concision, a généré une élégante tenue textuelle ; du condensé dans son sens le plus positif ; l’extraction du meilleur.

J’ai savouré cette lecture pour tout ce qui nous est offert à deviner, même si certains s’ennuieraient de la quasi absence de tension dramatique. L'intrigue est surtout faite de leur relation exclusive. Presque jalouse. Difficile de mettre le doigt sur ce qui les aimante à ce point une vers l’autre. Mais veut-on vraiment mettre le doigt dessus ? Le mystère crierait de douleur !
Comme je suis extrêmement curieuse (ça aide d’ailleurs pour aimer fouiner le quotidien de ces deux femmes dans la trentaine), j’ai voulu deviner comment elles avaient procédé pour arriver à cet almanach. J’ai fini par comprendre qu’elles s’expédiaient leur carnet journalier à la fin du mois et cru saisir qu’entre ces envois, elles communiquaient entre elles, par téléphone ou par courriel. Dans le leur carnet, elle parle de l'écriture de leur carnet, ce qui donne une distanciation frôlant la bizarrerie. L’échange des impressions continue même quand elles vivent une journée ensemble, ce qui donne deux regards sur un même événement, j'ai beaucoup apprécié.

Un très bon moment de lecture pour moi, savoureux, mystérieux, à peine un peu trop relaxant vers la fin de la dernière saison où j’ai eu l’impression que les fils s'étaient un peu relâchés.

Un équilibre précaire à tenir ; arriver à relaxer sans ennuyer et ici, c'est gagné !

Premier roman : Almanach des exils de Stéphanie Filion et Isabelle Décarie, Marchand de feuilles, 425 pages.

11 commentaires:

helenablue a dit...

Suis tentée, j'avoue!

Venise a dit...

Je suis absolument certaine que tu aimerais, chère helenablue. Tu remarqueras que c'est rare que je sois aussi catégorique.

helenablue a dit...

C'est vrai, là je suis plus que tentée, suis conquise, chère Venise, et très émoustillée...

Allie a dit...

Je suis en train de le lire présentement et j'abonde dans le même sens que toi pour ce livre un peu inclassable!

Venise a dit...

Allie : C'est un plus qu'excellent souvenir pour moi. Il y avait quelque chose de si relaxant, un oasis de paix et d'amitié. Et pourtant très vivant !

À chaque fois que j'entends dire qu'une personne est à le lire, ça me fait un immense plaisir. Ce livre a passé trop inaperçu il me semble.

Allie a dit...

Oui, je suis d'accord! Dommage qu'on n'en ai pas entendu parler un peu plus! Ma rencontre avec ce livre s'est faite par hasard, en déballant les boîtes de notre échange printannier (on fait une rotation de livres 3 fois par année avec notre réseau). J'ai aimé la couverture et les premières lignes et je suis en train de le lire...

amicalsupport a dit...

J'ai lu le livre, on est le 10 mai, je l'ai lu entre le 6 et le 8 mai. Dire que j'ai aimé, ce serait minimiser la chose, car ce livre a eu sur moi un effet marquant, après l'avoir lu j'étais encore dedans, ce qui ne m'arrive pas à chaque chose que je lis: c'est très particulier. D'abord il y avait un bout de temps que j'étais intriguée par ce livre pour en avoir vu la couverture dans un magazine littéraire; je me demandais ce que c'était. Le 6 mai donc je l'ai aperçu, je l'ai entrouvert et j'ai vu que c'était écrit à la façon d'un récit, roman ou quelque chose d'approchant.
Au début de la lecture je me suis aperçue que c'était différent des autres récits justement, cette façon de raconter plein de petits faits du quotidien, de noter des trucs de ménagères, des citations d'auteurs aimés, les échanges avec les enfants. Mais en même temps j'ai été conquise par ce genre qui me plaisait et en ai noté des bouts. Comme je suis une fille de livres j'ai aimé le rapport qu'Isabelle et Stéphanie ont avec les livres, comment elles les choisissent, comment elles en parlent comme de quelque chose de précieux pour elle.
Isabelle raconte comment depuis l'âge de six ans elle est une déracinée, disant que c'est pour cette raison qu'elle rencontre beaucoup de personnes qui sont des déracinés comme elle. Stéphanie a un travail dans un lieu mondain; elle aime s'amuser, lâcher son fou, ce qui déplait parfois à son mari Philippe de même qu'à Isabelle, qui se sentent exclus de cette exubérance auxquels ils aimeraient peut-être participer, si c'était dans leur caractère.
Stéphanie parle davantage de sa relation avec son mari qu'Isabelle, d'ailleurs Stéphanie est manifestement celle qui manie le mieux le genre, au départ c'était son idée. Dans la dernière saison Isabelle livre quelques-uns de ses rêves, ce qu'elle ne faisait pas au début, contrairement à Stéphanie. Quand les deux femmes sont ensemble elles parlent de leurs couples, d'ailleurs on se demande comment elles font pour se faire des confidences, avec trois enfants, pour le moment, à elles deux.
J'ai eu un coup de coeur pour le petit Georges, le fils de Stéphanie. Vous voyez, je sais en parler, la lecture est fraîche à ma mémoire.

Venise a dit...

Merci "Amical Support" de cette visite surprise. J'apprécie beaucoup de réentendre parler de ce livre de correspondance que j'ai intensément aimé. Il est imprimé en moi.

Vous l'avez lu avec une attention qui fait plaisir, j'imagine combien ces deux femmes seraient contentes de vous entendre.

Encore merci pour votre plus que commentaire, plutôt une analyse précise de votre lecture.

Je vous souhaite d'autres livres qui vous frappent autant.

amicalsupport a dit...

Madame Venise,
J'ai beaucoup aimé l'analyse que vous avez faite du livre; dans le paragraphe où vous évoquez l'amour de la langue de ces deux femmes vous avez su dire ce que je pensais mais n'avais pas su exprimer; avec des mots d'une grande sensibilité vous avez touché juste, merci pour ce texte que vous avez écrit.
A.P.

Venise a dit...

Vous savez, amicalsupport que ça fait vraiment plaisir ce que vous m'écrivez là. Vous portez vraiment très bien votre nom !

C'était un moment très appréciable pour moi quand j'arrive à rendre un peu de ce sentiment que j'éprouve devant certains textes.

Merci de votre passage ici et j'espère vous y revoir !

amicalsupport a dit...

Ça se pourrait bien qu'on se revoie parce que je serais portée à croire que nous avons un peu les mêmes goûts pour ce qui est des livres. D'ailleurs j'ai quelques compte-rendus à aller lire encore de vous. A bientôt!