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vendredi 25 septembre 2015

Connaissez-vous David Goudreault ?

Je ne le connaissais pas. Ou à peine. Est-ce connaître quelqu’un que d’en entendre parler entre les branches : « C’est un slameur » « Il habite Sherbrooke » « Il est poète et parolier à ses heures » « Son premier roman "La bête à sa mère"* est dérangeant » et ... « Il se vend ! » * c'est La Recrue du mois !

C’est remarquable, un premier roman qui en est à sa quatrième impression, donc épuisé 3 fois ! On rit pu ! Ou plutôt, on rit à gorge déployée ! Je l’ai rencontré et il rit à gorge déployée mais pas nécessairement pour le succès financier du roman. Car ce succès-là, en chiffres, ça signifie tout au plus 10,000$ en poche. Tout n’est pas gagné et surtout pas la vie d’un jeune homme qui mord dans une vie moderne. Mais David Goudreault accepte les propositions connexes à son travail d’auteur et il fonce. À ce titre, il est aujourd'hui chroniqueur pour Ici Estrie Radio-Canada. Pour ce faire, il se promène continuellement avec un mini dictaphone et attrape toutes les idées qui risqueraient de s’enfuir, sinon.

J’en ai conclu après cette causerie de plus d’une heure qu’il est un être généreux. Et la générosité, c’est un boomerang, ça reviens. En autant qu'on ne le fasse pas pour ça. On pose des gestes parce qu’ils sont l'enchaînement naturel d’un autre geste et on n’attend surtout pas de résultat immédiat. On laisse à la graine du « temps » l'espace pour pousser dans la terre friable. C’est un être croyant, il l’a affirmé sans aucune gêne. Il ne sait pas exactement à qui ou à quoi il croit, mais il est fondamentalement certain qu’il y a un « plus » et que ce « plus » harmonise et compile les gestes gratuits et puis les fait fleurir. En tout cas, je l’ai compris comme ça. C’est matière à plusieurs interprétations quand on croit, même quand on ne sait pas à qui et à quoi ! J’ai aimé l’idée de croire au geste de croire en soi. Il me semble que c’est encore plus fort.
Cette rencontre a eu lieu à Magog le 12 septembre et j’y ai assistée, que dis-je, participé, au très convivial salon Chochoco*. L’homme s’est entretenu longuement et intimement devant une quinzaine de personnes. Sous l’invite tacite de Marion Transetti (Austin tout va bien), la responsable de cette rencontre, cette rencontre s’est rapidement transformée en causerie où chacun y allait spontanément de sa question ou de sa remarque. Elle a en effet accordé carte blanche à chacun, nous faisant remplir une feuillet avec des commentaires, conseils, questions. Chaque personne s’est mouillée, et remouillée car plusieurs – dont moi, ont posé d'innombrables questions. 

Ça fait deux semaines que j’y ai assisté (déjà !), je n’ai pris aucune note mais j’ai été assez frappé pour me souvenir de quelques réflexions. La liberté qu’il a trouvée dans le roman est précieuse pour le slameur qu'il est. Il a pu aller loin dans le comportement de son personnage principal justement parce qu’il ne parlait aucunement en son nom. Tandis qu’il a conscience de porter une certaine responsabilité de chacun de ses mots via la poésie et le Slam.
Une personne de l’assistance, qui semblait le connaître lui a demandé comment il se sentait depuis ce succès. Par la question, il y avait une manière de suggérer qu’en n'oeuvrant plus comme travailleur social, il y avait une part de sa responsabilité d’aidant éclipsée ; Comment le prenait-il ? C’est avec plaisir que j’ai entendu qu'il considère que grâce à sa tribune de romancier, il peux rejoindre encore plus de personnes. Il pousse un soupir de soulagement « Enfin ! ». Il est clair que cet homme est convaincu qu’il a à apporter un message ressemblant à un témoignage. Ce que j’ai remarqué et tout de suite aimé, il le fait à la manière d'un témoin, sans aucune prétention. J’ai senti la mission qui dépassait l’égo de l’homme. De toutes manières, si ce n’était pas le cas, le succès ne serait pas aussi marqué.

Vous savez que le deuxième (la suite du premier) est écrit ? Non ? Eh bien, je suis contente de répandre cette bonne nouvelle. Et même le troisième tome serait prévu. Sa créativité est effervescente. Quand on y pense, il jongle avec plusieurs paroles : celle du poète, du slameur, du parolier, du romancier.

Un point m’a frappé, c’est son rire et sourire quand il nous raconte les anecdotes horribles du roman ou celles tirées de son (ex) travail social. Ce sourire dénote la distance qu’il a avec son personnage, il en est assez détaché pour se permettre d'en jouer et d'en jouir. Pour jongler, il lance les balles et les rattrape avant qu’elles ne tombent et sourit à belles dents. De loin, sans l'avoir vu, je vous permets cette question : serait-il sadique ? Pas une miette ! C’est un joyeux, un heureux, un reconnaissant. Il ne cache pas qu’il en a bavé un coup dans sa jeune vie (il ne s’étend pas sur ce sujet probablement parce qu’il la transcendée), c’est clair qu’il a trouvé la voie pour s’en sortir et qu’avec sa voix particulière, il nous l’indique, avec ou sans musique.

Évidemment qu’un être qui a fait chanter les mots avant d’écrire son premier roman a des chances de les faire défiler enchanteurs. S’il y a une personne qui pouvait aborder de front un personnage aussi dur, aussi déroutant, aussi délinquant que son personnage (mozaille, que j’ai hâte qu’il lui donne un nom ! – au deuxième, dit-il), c’est lui, David Goudreault. Ne mettez surtout pas ce personnage entre les mains de n’importe qui!).

Bref, cet auteur ne se prend pas pour un autre, il se prend pour plusieurs autres ; des  personnages ancrés dans la matière lourdement humaine.

Café Bistro avec salon à multiples vocations
259 rue Principales Ouest - Magog

mardi 10 mars 2015

L'Horloger de Félix Villeneuve

L'Heure du conte

J’ai habituellement de la difficulté à me souvenir des histoires brèves et nombreuses. Pourtant, celles proposées par Félix Villeneuve sont venues s’ancrer dans mon inconscient, se sont adressées à une part de moi qui sonde les mystères de la vie par la symbolique.

Tout au long de ma lecture des sept nouvelles, je suis retournée aux contes de mon enfance avec leur lot de cruauté, de géants, de guerres, de princesses, de sang et de sorcières. Dans les contes, autant que dans les nouvelles de Félix Villeneuve, la vie se marbre de courants de violence déposés sur fond de bienveillance. Qui s’y penche le moindrement est assuré de perdre une vision rose de sa vie qui occulterait les forces du bien et du mal.

Je frémis habituellement devant les éclats de violence, je peine à les voir se projeter sur ma psyché et pourtant, j’ai cohabité presque sereinement avec « Le Sombre », ce barbare qui tue sa progéniture mâle. Ma cuirasse? La distance créée par l’excès de ces personnages imaginés, se tenant loin de mon quotidien.

Nous avons toujours une nouvelle qui s’isole par l’émotion unique qu’elle nous fait vivre, ce fut étonnamment « L’ami fidèle », moi qui n’ais jamais eu de compagnon canin.

« L’Horloger », celle que l’on suggère comme le fil attachant les six autres n’a pas su satisfaire complètement ma faim des sens. Elle m’a plutôt confirmé que certaines propositions m’ont échappée ou étaient adressées à un autre filtre que celui de mon rationnel.

Le style franc de Villeneuve sert assurément le genre « nouvelle », en allant directement au but. Avant tout, j’ai découvert un peintre croquant les couleurs de l’imaginaire avec talent.

Lu dans le cadre de La Recrue du mois, vous avez donc 4 opinions au lieu d'une. Et une entrevue avec l'auteur. Et sa revue de presse (très sommaire, pas évident les premiers romans dans cette jungle)

mardi 18 novembre 2014

Le Nain de Francine Brunet

Un premier roman qui m'a emballée ! Lu dans le cadre de La Recrue, j'ai titré ma critique que voici : "Cirque humain captivant".

Les premiers romans tentent souvent de déballer idées et personnages accumulés durant une vie. Chez Francine Brunet, il n’y a pas d’exception à cette règle, les personnages diversifiés pullulent; bien sûr un Nain, un cousin épileptique, un dur à cuire manchot (Trois Gallons), une tante qui se déplace en rampant, une autre à la mémoire défaillante et, en bout de piste, une mère percluse de culpabilité d’avoir confié son fils Edmond à ses sœurs. Cette famille atypique serait déjà un roman en soi, mais s’ajoute à la trame narrative un mystère à La Tuque. Une maladie non identifiée court et les inspecteurs se penchent sur la question : est-elle liée au trafic de drogue qu’ils tentent de démanteler? Une Asiatique à la beauté d’une poupée de porcelaine arrive avec son expertise de médecin légiste en stage. Le pont entre la famille d’Edmond et l’équipe d’enquêteurs est Fernande Pouliot, l’infirmière plus que parfaite, si dévouée qu’on se sent des fainéants à ses côtés. Comme elle est la soignante des tantes d’Edmond, une relation particulière se développera entre lui et elle. L’intrigue policière est intéressante et j’avoue avoir frémi devant le sadisme de Trois Gallons qui poursuit le but de se venger du Nain qu’il soupçonne de lui avoir lancé un sort.

Bien évidemment, avec autant de personnages, les intrigues affluent. Jamais une seconde de répit, encore moins d’ennui, si l’on aime les fresques baroques. J’ai été subjuguée par le personnage principal; heureusement, car on peut s’y perdre un peu. Mais du début à la fin, malgré les intermissions dues à l’enquête en cours, le point pivot est Edmond, cet être de petite taille, curieux, qui assimile tout comme une éponge. N’en doutez pas une seconde, il vous fera bondir de surprise en surprise. Malgré qu’il ait été couvé de près par ses tantes et de plus loin par sa mère habitant la maison d’en face et qu’il n’ait jamais mis les pieds dans une école, il tient un cahier dans lequel il écrit ce qu’il pense. On y reconnait clairement des chiffres, mais pour le reste, on n’y comprend rien.

J’ai vraiment eu un coup de cœur pour le style bondissant et mature de Francine Brunet. Il arrive parfois qu’on entende l’auteure écrire, ici l’auteure s’efface, l’histoire prime. Son style vole au-dessus des intrigues et des personnages, l’assurance est remarquable. Certaines phrases semblent sortir directement d’un tableau coloré où les personnages s’articuleraient devant elle, au gré de son inspiration. Aucun doute : je suivrai cette auteure au pas, j'avance sans l'ombre du doute, cette auteure a un talent pour raconter et une imagination débordante.

Le Nain
Francine Brunet
Stanké, 2014
236 pages

mardi 23 septembre 2014

Un vélo dans la tête de Mathieu Meunier

Être un petit peu fou (titre que j'ai donné à ma critique parue dans la rubrique repêchage au webzine La Recrue).

« Un petit vélo dans la tête » est une expression, jusqu’alors inconnue de moi, qui désigne une aimable folie, une douce névrose ou une originalité incomprise. Cette définition permet d’apprécier la justesse du titre, car il faut être un peu fou pour descendre la côte ouest de Vancouver à la Terre de feu sur une bécane déglinguée, expédition que Mathieu Meunier a entreprise sans l’ombre d’un scrupule. Pas besoin d’avoir des dons de voyance pour prédire que le parcours sera jonché de pépins – et même de gros noyaux. Le lecteur réalise au fil des pages que cela fait partie de l’expérience et que le cycliste n’aurait pas tiré autant de plaisir s’il avait été parfaitement équipé. Le côté bohème occupe une place importante dans le propos, le voyageur nous faisant part de son peu de moyens, comptant régulièrement son pécule, devant coucher à la belle étoile le plus possible, n’ayant parfois même pas les moyens de s’offrir une chambre de motel miteux.

Le récit se présente en de brefs textes traités comme des chroniques pour ainsi dire autonomes en soi, tellement le message humoristique y tient une place prépondérante et que les boucles de la fin sont toujours habilement nouées. J’ai senti la ferme intention de l’auteur d’amuser son lecteur. Mission accomplie, particulièrement au départ, où je m’extasiais devant l’esprit fin et intelligemment tourné du narrateur. À la longue, j’ai commencé à m’essouffler en même temps que les pneus se dégonflaient, subtilement mais sûrement, et mon sourire s’est fait plus rare.

Par contre, j’étais portée par l’espoir que le vélotouriste trouve un sens à son voyage et le partage avec moi. Il fallait avant dénicher où se cache Soyouz qui avait signé les notes trouvées dans une édition usagée des Portes de la perception acheté dans une bouquinerie en cours de route. Dans les voyages en duo – lecteur/auteur ici –, il faut veiller à ce que l’ennui ne s’installe pas; cette mystérieuse femme a sauvé quelques tête-à-tête un peu stériles.

Mathieu Meunier a une perception ultra lucide (ou sévère ?) de sa personne : comment un roux au teint béluga, aux mains minuscules, sans aucun sens pratique ni habiletés manuelles dignes d’un vrai gars, a-t-il su se rendre jusqu’à 30 ans? C’est devant cette sentence de la page 167 que la lectrice que je suis s’est demandé : comment une bécane mauve qui déraille régulièrement, aux rayons de roues instables, sans support à bagage adéquat, ni pneus résistants a-t-il pu se rendre jusqu’au Mexique ?

Le message est devenu limpide pour moi : ce n’est pas le véhicule, corps ou vélo, qui fait le voyage, c’est l’esprit qui le chevauche.

Un vélo dans la tête
Mathieu Meunier
Éditions Marchand de feuilles, 2014
234 pages

lundi 16 juin 2014

Le vertige des insectes de Maude Veilleux

Il sera question dans ce roman, dit d’atmosphère, de Mathilde, jeune femme qui en aime une autre, Jeanne. Mais voilà que les femmes de sa vie partent, d’abord sa grand-mère adorée, Rose, puis Jeanne, qui doit quitter pour le Yukon et qui ne reviendra que dans six mois.

Cela peut être long six mois pour un être en état de perte aigüe. Pour Mathilde, plongée dans l’ambiance de souvenirs morbides, le temps s’étirera en longueur et en langueur. Les contacts avec son colocataire, Thomas, ne rempliront pas sa vie, d'autant plus qu’elle a abandonné ses études en secret. Sa vie est en suspend et elle sonne creux.

Pourquoi ne pas la remplir, en remplissant son ventre d’un enfant?

J’ai accompagné Mathilde dans ses pensées les plus intimes, sans arriver à vraiment la saisir. Elle se dévoile par bribes, par saccades, par inadvertance. Aussitôt que je pensais m’approcher d'elle, elle s’éloignait, me laissant derrière elle au milieu d'une abondance de descriptions pointues : décors qui l’entourent, découpage de ses gestes, détails des personnes qui la côtoient. Maude Veilleux a un style canevas au petit point très maîtrisé. Ce style a pris tant de place, que Mathilde a fini par rapetisser sous mes yeux.

Au final, je regrette que son malaise diffus n’ait jamais susciter ma compassion, puisque j'aime m'attacher aux personnages de roman. Pas nécessairement les aimer mais à tout le moins m'y attacher. Sa désinvolture apparente qui sonnait parfois à mes oreilles comme une fausse note, a fini par jouer avec ma patience. J’ai eu envie à plus d’une reprise de la secouer afin qu’elle s’exprime, qu'elle crie, et qu’ultimement se sorte et me sorte de sa bulle étouffante. Son silence de plus en plus sourd devant Jeanne son amoureuse me faisait chauffer à petits bouillons.

J’ai été curieuse de son sort et l’ai suivie jusqu’à la toute fin. Comment aurait-il pu en être autrement? Le style de Maude Veilleux captive, capture le lecteur dans sa toile, comme une araignée sa proie.

vendredi 2 mai 2014

Les moitiés d'Alice de Judith Itzi

Avant de vous faire part de cette critique rédigée dans le cadre de La Recrue, que je n'avais pas encore mise en ligne ici, je fais de nouveau le point. J'espère toujours revenir à plus de régularité dans mon antre littéraire mais je rencontre plusieurs obstacles. Par exemple, des problèmes d'ordinateur. C'est large, me direz-vous, pour en nommer un : un routeur déficient. Nous ne savions pas qu'à sept ans, ces engins-là sont des vieillards au rythme lent et aux articulations cassantes. Nous le changerons dimanche pour un flambant neuf.

Demain, Marsi donne un atelier sur la bande dessinée à des jeunes de 12 à 17 ans dans le cadre du Festival Métropolis bleu. Je deviens alors sa collaboratrice attitrée. Bien hâte de voir à quelle jeunesse nous aurons affaire, c'est toujours intriguant.

VIS, VIS, MA CRÉATURE !
ATELIER – 12-17 ANS
Créer une bande dessinée, c’est faire
vivre des personnages et, à travers
eux, une histoire. Avec « Vis, vis, ma
créature ! », Marsi propose au participant,
petit ou grand, d’apprendre
à rassembler les morceaux qui
constituent son personnage.
Par l’entremise d’exercices simples,
il le découvrira et lui donnera vie !

La jeunesse, c'est surprenant et ceux qui font parler la jeunesse peuvent l'être parfois. C'est le cas pour l'auteure du roman Les moitiés d'Alice que j'ai eu de la difficulté à situer.


Art naïf ou roman pour enfants ?

Dans la vie, on croise un être humain, on s’en fait une idée d’après ce qu’il dégage et il arrive que l’on soit déjoué. C’est ce qui m’est arrivé pour Les moitiés d’Alice. Je m’attendais à y trouver du symbolisme, de la profondeur, du mystère; j’y ai trouvé une histoire simple, claire, à prendre au pied de la lettre.

J’ai donc dû faire appel à mon sens de l’adaptation mais jamais autant qu’Alice. Celle-ci n’a aucun problème dans la vie, c’est une enfant délurée, allumée, obéissante; ce sont ses parents qui en ont de graves. Sa tante est la complice parfaite, une oreille compatissante pour toute la famille, celle qui sauve Alice de toutes les situations difficiles, mais voilà qu’elle part à l’extérieur du pays en pleine crise familiale.

Il faut comprendre que ce personnage devait partir, sinon les situations se seraient réglées un peu trop facilement pour en faire une histoire de 180 pages. Tandis qu’à cause de sa désertion, Alice vivra plusieurs épreuves propres aux enfants dont les parents ont de graves lacunes. Je faisais allusion au peu de subtilité; on peut donc imaginer un père monstrueux tout d’un bloc, une mère au paroxysme de la crise existentielle et un secret familial lourd qui se dévoile sans nuance.

Je me suis souvent posé la question suivante : ce roman s’adresse-t-il aux enfants ? L’approche en teintes franches et sans détour aurait apporté un plus, tandis l’adulte que je suis s’attendait à plus de matière à réflexion.

On peut avancer sans se tromper que ce roman plaira aux lecteurs qui préfèrent les approches simples et rafraichissantes aux histoires tortueuses à la psychologie dense.

mardi 18 février 2014

Traces de Anna Raymonde Gazaille

Des femmes mutilées sont exposées sur leur lit, telles des trophées, suite à des actes d’une violence inouïe. Si c’est un tueur en série, il faut le capturer pour que cesse le carnage. Un voyeur se tapit dans l’ombre, une femme échappe à la mort, alors qu’elle est au volant. Ces éléments viendront-ils brouiller les cartes ou rajouter des indices?

Le chef enquêteur, Paul Morel et son équipe – Tanguay, Cabrini, Ling Yao et Gupta –, aidés par un enquêteur d’un autre poste, se jettent à corps perdu dans l’enquête. Cette pluralité d’enquêteurs est une nouveauté pour moi. Peut-être est-ce pour cela que ce polar contient un très grand nombre d’explications sur les procédures policières. Ce côté didactique m’a certaines fois dérangée et à d’autres, j’y ai trouvé mon compte.

On entend souvent dire que l’auteure d’un premier roman veut tout mettre, avec Traces, je dirais, encore plus, peut-être parce que c’est un polar! Le bon côté est que cela permet d’ajouter de la chair autour de l’os, l’histoire s’étendant vers différentes ramifications. L’auteure se permet même d’aborder des questions de société.

J’aime que l’on approfondisse le caractère d’un meurtrier pour y découvrir une source de mobile implacable au niveau psychologique, surtout lorsqu’il s’agit de crimes à ce point abjects. J’ai trouvé le portrait du meurtrier un peu flou, malgré ses mobiles, un peu comme si on jouait à Clue, et que c’était le rôle qui lui était dévolu pour cette joute. Le caractère le plus fort, donc le plus crédible est, à mon sens, le voyeur, qui donnerait des sueurs froides à n’importe quelle femme.

S’il y faut cerner un thème, il tourne définitivement autour de la relation attractive : la perverse, l’hypocrite, la jalouse, la toxique, l’esclavagiste; on s’en prive, on s’y vautre, on envie celles des autres. L’auteure révèle la relation amoureuse de tous ses personnages, autant la femme accidentée que l’enquêteur de l’autre poste, ce qui est en fait en définitive un polar touffu, nouveau genre. À quand la deuxième enquête ?

mercredi 12 février 2014

Corbeau et Novembre de Stéphane Achille

"Fin tableau de société personnifié par un obsessif compulsif"

Je pense avoir trouvé un auteur dont j’aime l’humour, même quand il ne désire pas être drôle, et peut-être parce qu’il ne le désire pas à tout prix.

Les excès de Charles-Alexandre Dulong ont récolté mon lot de sourires chroniques, celui-ci occupant pour mon plus grand plaisir, le rôle de narrateur. Stéphane Achille a su exploiter avec finesse les excès de ce personnage. Grâce à sa formation légale, celui-ci est en charge du département de la rédaction des modes d’emploi. Si vous vous êtes déjà demandé qui rédigeait ces mises en garde « ne pas immerger un séchoir dans l’eau quand il est branché», c’est notre narrateur qui s’en acquitte avec le plus grand des sérieux.

Comment peut-on devenir maniaque de la procédure, encadrer chacun de nos gestes au point de tuer toute spontanéité en soi? Bref, comment peut-on tenir à tout prix à se protéger de la vie? Les réponses à ces questions se trouvent dans les chapitres des années 1984, alors que Charles-Alexandre est un gamin de 11 ans.

L’auteur nous fait voyager de la racine (1984) à la fleur de l’âge (2011), aussi progressivement que subtilement, nous laissant découvrir pourquoi l’homme est devenu ce qu’il est : un être obsessif compulsif socialement productif.  

Les chapitres sur l’enfance sont captivants, une perle que cette relation avec sa mère, mais de le retrouver ensuite à l’âge adulte est jouissif. Ce professionnel prétentieux se prend en défaut et s’enfonce lentement les pieds dans les plats à la suite d’une erreur. Si vous voulez voir comment panique un homme qui vit aussi méthodiquement qu’un métronome ? Vous en trouverez une démonstration comique et complexe.

Que j’ai apprécié cette satire en douceur de notre société qui surconsomme couche de protection par-dessus couche de protection ! Nos travers de société défilent sous nos yeux, sans ton explicatif, encore moins moralisateur. Des intrigues assez denses nous mènent à tourner vivement les pages, tout en ne voulant rien manquer de ce style pince-sans-rire tout en subtilité.

Je ne l’ai pas lu, je l’ai souri. 

mercredi 15 janvier 2014

Le goût, une histoire d'égo - (Fleurs au Fusil)

Un égo se ramène souvent à une question de goût. Un égo a tel goût, l'autre égo a un goût différent. Quel égo est le mieux, lequel a le plus raison, lequel a le meilleur des goûts ?

Quand je participe au webzine La Recrue pour un repêchage, ça va, je ne suis pas directement confrontée. Je suis sur mon île et mon île m'envoie pour écho, ma voix. Quand je participe à la chronique "Recrue du mois", où nous sommes au moins quatre à commenter le même livre, c'est différent. On ne se consulte pas avant la sortie de nos commentaires, on apprend donc l'avis de l'autre égo, le 15 du mois. Aujourd'hui.

Pour Fleurs au fusil, nous étions quatre. Deux égos ont beaucoup aimé, deux autres ont peu aimé. Je suis dans cette dernière catégorie avec Marie-Jeanne Leduc. J'ai lu les avis de Lucie Renaud et Maud Lemieux, et j'ai été troublée. Elles avaient certes lu le même roman que moi, mais avaient vécu des émotions tellement différentes. Ça m'avait déjà frappé mais ça m'a frappée plus que jamais. Ça te ramène à l'essentiel. Tu n'es qu'un goût, un égo qui s'adresse à d'autres égos. Ma participation régulière à La Recrue me permet de ne jamais l'oublier.

Fleurs au fusil - Marjolaine Deschênes

L’histoire de Viviane Videloup se découpe en épisodes. Le premier tourne autour de sa relation avec le père qu’elle s’est choisi : Louis Leloup. Par contre, c’est la relation avec son père de sang, Janvier, qui l’a marquée pour la vie. Ce père rustre, perdant la tête quand il boit, pourchassant alors femme et enfants avec une carabine, a un dada : empailler des animaux pour leur donner une vie artificielle. Cette activité obsessive de son père a frappé l’imaginaire de la fillette et amène la femme de maintenant 36 ans à remettre en question le romantisme, auquel elle reproche de donner l’apparence du vivant aux morts.

Le deuxième épisode se déroule en compagnie de Laurent, un ami qu’elle va retrouver en Belgique durant sa sabbatique. Ensuite, viendra l’épisode de Fleure, une amie d’enfance providentiellement retrouvée à Bruxelles. Ces deux relations ont su capter mon intérêt, et en ce sens-là, j’aurais aimé qu’elles soient fouillées plus avant.

Année sabbatique rime avec bilan. Tout est prétexte à voir filer sa vie dans le rétroviseur : maternité, absences, départs, brisures, chocs, accidents. L’homme n’occupe pas la belle part ; les bons disparaissent ou veulent disparaitre (père d’adoption, père de sa fille, frère) mais les monstres perdurent. Dans un tel contexte, la femme est facile à porter aux nues, mais sans trace de romantisme, tient à préciser Viviane. La relation avec sa fille est idyllique; ce sont vraiment les hommes qui écorchent le cœur et le corps des femmes.

J’ai été dérangée par la violence insolente des pères et l’image traîtresse des hommes, probablement parce que l’auteure ne la creuse pas, elle l’expose, point. Ma lecture a manqué de fluidité, le roman s’entrecoupant de relations effleurées, que j’oubliais aussi vite que l’auteure les mettait de côté. L’épilogue de 17 pages, se présentant en 5 chapitres, m’a donné l’impression d’un sac dans lequel on empile les conclusions.

J’ai relu le roman et dois admettre que j’ai mieux apprécié ma deuxième lecture que la première. Qui sait, si une troisième ….

vendredi 15 novembre 2013

Avis de décès - Les tribulations d'un croque-mort - Daniel Naud

Comment choisit-on ce métier marginal ? Comment assumer l’amour du métier sans passer pour un détraqué ? Comment ne pas s’en lasser ? Comment composer avec les émotions de compassion, de dégoût ? Comment l’embaumement se fait-il techniquement parlant ? Voilà un sujet délicat et mystérieux qui se doit d’être approché avec doigté, ce que Daniel Naud, thanatologue depuis une vingtaine d’années a réussi, dans ce petit bouquin sans prétention.

Daniel Naud a choisi d’approcher son métier en racontant des anecdotes, choisissant parmi les plus sensationnelles qu’il ait vécues. Le livre commence d’ailleurs par « La ligne de front » qui raconte la découverte d’un cadavre dans une auto en forêt un an après le décès. La deuxième « Les p’tits bonshommes verts » décrit, moult détails à l’appui, un pendu corpulent impossible à sortir d’un placard étroit. Malgré ma perception du sincère désir de l’auteur de décrire ces situations avec respect et élégance, le propos de ces deux chapitres est si dégoûtant que le ton est donné. J’imagine que plusieurs seront tentés d’abandonner leur lecture et ce serait malheureux, loupant certains chapitres plus sensibles. « Vivre sa mort », par exemple, relate l’histoire d’une famille particulière entourant les derniers désirs de leur aïeule, décidée à vivre pleinement ses obsèques.

Il ne faut surtout pas manquer « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir », chapitre trop court qui s’attaque au cœur du sujet. Ciblant directement la fonction d’embaumeur, je l’aurais d’emblée placé en tête. Je me suis demandé si l’option de placer les anecdotes sensationnelles au début ne révélait pas un manque de confiance envers l’intérêt suscité par le côté technique du geste d’embaumer.

La majorité des anecdotes racontées se déroulent pendant la période où Daniel Naud n’a pas acquis l’expertise d’embaumeur (il a par la suite étudié), son travail consistant donc à chercher les cadavres sur les lieux des accidents. J’ai trouvé le dernier chapitre (« Les fournaises de l’enfer ») lassant, le thème de la récolte pointilleuse de vestiges découlant d’une catastrophe ayant été largement couvert dans les chapitres antérieurs. Chaque objet, chaque lambeau de chair dénichés dans ce bus, transformé en tombeau pour 19 personnes, est décrit avec d’infimes détails, description pointilleuse des malaises physiques de l’exécutant compris.

La maladroite organisation des chapitres n’en fait pas pour autant un livre à éviter. J’ai été captivée par la passion candide de l’auteur pour son métier de thanatologue, et même d’écrivain.

À mon avis, Daniel Naud aurait gagné à partager la diversité de ses émotions, au lieu de nous en souligner une : la fierté. Cette émotion revient à tout moment, et de par son intensité, vient à prendre une teinte héroïque. J’aurais aimé plus de réalisme, apercevoir aussi les failles du héros, ses ratés, ses déconvenues, ses lassitudes. Même dans la pire des situations cauchemardesques, c’est la passion du métier qu’il fait ressortir.

Cette histoire plaira aux personnes pour qui le macabre offre un attrait certain, ou les personnes déterminées à en extraire le meilleur.

Bibliographie
Avis de décès – Les tribulations d’un croque-mort
Daniel Naud
PERRO Éditeur, 2013
246 pages

mardi 3 septembre 2013

Retour d'outre-mer de Julia Pawlowicz : Québec en septembre

C'est officiellement ma première lecture dans le cadre du deuxième défi passionné "Québec en septembre", défi que se donnent une cinquantaine de participants. Pour moi, le défi consiste essentiellement à ne pas oublier de mentionner mes lectures sur la page Facebook aménagée à cet effet par très dynamique Karine:), celle avec un sourire au bout de son prénom. Autre défi que je me donne, lire plus et commenter plus rapidement afin de me donner un gros chiffre à la fin de mois. Pourquoi pas ? On se stimule comme on veut, comme on peut, et ce qui compte est que notre littérature sorte de certain carcan de préjugés. Et que de nouveaux auteurs émergent à nos yeux, même si eux, ont déjà émergé depuis belle lurette.

Retour d'outre-mer est la Recrue du mois jusqu'au 15 septembre avec quatre opinions assez différentes, merci. Je ne l'avais pas fait apparaitre ici, ce que je fais habituellement, en me basant que les lecteurs diffèrent d'un site à l'autre, comme d'une librairie à l'autre. 


Quand l’émotion intime rejoint l’universel

Lorsqu’un récit commence par « Leur père est mort » et que la suite dégage une odeur de règlement de compte avec le passé, la lectrice en moi tremble; vais-je aimer cet autre roman introspectif à la quête d’identité? Mais rapidement, le style m’a happée et je n’ai plus eu le choix de suivre Maria, passant par son père, son frère, son ex-amoureux, sa mère, pour tenter de se comprendre.

La beauté de ce roman réside d’abord dans le style concentré qui génère continuellement des images fortes. L’auteure part de l’intimité pour aller rejoindre la collectivité. Même si nous n’avons pas été déracinés deux fois comme Maria (Pologne, Algérie pour aboutir à Pointe-aux-Trembles), qui ne s’est pas demandé si l’ailleurs n’était pas la solution au bonheur.

La dualité de Maria est incarnée dans le caractère de son père et celui de sa mère. Son père représente la stabilité, l’enracinement reconnaissant et conscient. Sa mère est l’oiseau volage, en quête d’un jardin plus fleuri, toujours dans le pays qu’elle n’habite pas. Son mal de vivre est sa seule racine. Elle vit à travers sa fille, elle l’aime comme un bien dont on dispose. Le fils, arrivé par surprise, n’est pas le bienvenu mais sera un palliatif pour apaiser l’anxiété de sa sœur.

Ce roman aurait pu prendre des allures dramatiques, le propos n’est pas léger, mais le style décalé de l’auteure nous évite d’aborder la douleur de plein fouet. Est-ce parce que le passé est servi au temps présent, ou parce que Maria se présente par un pronom indéfini (il ou elle), ou la constellation d’effluves poétiques, le cri de la douleur s’entend en sourdine. Cette approche particulière m’a conquise.

mercredi 7 août 2013

Rencontre annuelle

Au centre, Lucie, tentant de s'installer (photo en différé) !
Nous nous rencontrons une fois par année, pourtant, nous travaillons ensemble 365 jours. Nous sommes officiellement 18, mais activement, comptons plutôt 15. Deux personnes n’écrivent pas, ou plus, les autres, rédigent à tous les mois, ou non. Il y a une chef, la rédactrice, elle s’appelle Lucie Renaud. Certains l’auront deviné, je parle de La Recrue du mois qui avance vers sa septième année d’existence. Pour un blogue, c’est déjà beaucoup, pour un blogue collectif, c’est énorme. Et j’ajouterai que pour un blogue misant sur les premières œuvres de la littérature québécoise, c’est un exploit !

Ce dernier samedi soir, nous étions assis en cercle dans une cour de Notre-Dame de Grâce. Tous avaient l’air heureux d’être là, en tous cas, les visages exhibaient des sourires et des yeux pétillants. Les lecteurs qui s’ouvrent aux auteurs pas encore reconnus ont des points en commun si je me fie aux rencontres, même les premières fois, le courant passe.

J’y ai vu trois nouveaux visages cette année car une rotation des effectifs est nécessaire. Pas uniquement pour offrir des visions neuves, mais aussi pour arriver à sortir un numéro mensuel bien fourni. Sortir un webzine à chaque quinze du mois entraine une somme de travail et de discipline non négligeable. Ce travail et cette discipline s’exigent quand il y a un chèque au bout, mais à un titre complètement bénévole, cela se gère différemment. Lucie Renaud, la rédactrice en chef, a vite compris que sa flotte de journalistes citoyens a une vie à gagner en dehors de sa participation à La Recrue. Dévotion s’accordant mal avec obligation, elle prend donc l’option d’avoir assez de rédacteurs sous la main pour laisser flotter un sentiment de libre choix, conservant à cette activité du plaisir.

Et ça marche !

Je peux en témoigner. J’y participe depuis les débuts et dans un moment de lassitude et de débordement, j’ai passé à un poil de chat de donner ma démission. Je me suis laissé convaincre par Lucie de laisser mon nom en réserve quelques mois. Les nombreux courriels organisationnels qu’exige la préparation d’un numéro de magazine, tout virtuel soit-il, continuaient à me passer sous les yeux. Au fil des numéros, à voir l’enthousiasme de chacun, une impulsion intérieure a fini par poindre. Et je suis redevenue active.

Nous ne sommes pas une équipe zélée plutôt ailée. Il faut des ailes pour échanger sans se voir le bout du nez. Les séances de votes pour élire les titres Recrue du mois se font par tableaux « Doodle », voilà un point de réglé mais c’est loin d’être tout. Avec nos rubriques poésie, deuxième roman, livre jeunesse, littérature hors-Québec, sans encore avoir touché la présentation, le questionnaire et la revue de presse de l’auteur en vedette Recrue du mois, ça ne manque pas d’action. Il y a du trafic quelques jours avant le 15 ! C’est sans parler des planifications usuelles, par exemple la distribution des quelques exemplaires de presse, les envois de textes à la correction (Lucie), ensuite à la mise en ligne (Maxime). C’est Lucie Renaud, la responsable des contacts avec les maisons d’édition. Comme dans tout magazine qui se respecte, vous avez le mot de rédactrice donnant une idée générale du numéro, un apéritif quoi ! Nous tentons également de tenir à jour un répertoire des titres de premiers romans qui sortent au Québec.

Et c’est sans avoir encore parlé, j'ose le mot, de marketing. Le webzine La Recrue du mois est un produit et comme tout produit, il faut l’annoncer. Ce n’est pas en lisant et commentant sur notre île que nous allons servir la littérature. Sur la Toile, on tisse des liens ou on n'est rien ! La Recrue du mois désire mettre de plus en plus d’énergie à sa promotion. Cette tache demande effort, énergie et constance. Christine nourrit généreusement la page Facebook et Marie-Claire, le compte Twitter, ce qui n’enlève en rien la responsabilité de chacun, surtout ceux qui tiennent un blogue (presque tous), de promouvoir notre webzine.

"C’est beau tout ce bénévolat et cet amour de la lecture", me suis-je dit après cette rencontre, suivie d'un souper collectif, tout en n’en revenant pas que nous nous reverrons l’an prochain seulement. Et pas tous ! Nos deux rédacteurs résidant en France, Caroline et Philippe les (re)verrons-nous un jour ? Parce que, oui, nous avons deux rédacteurs Français (sourire).

Mais je n’ai pas encore parlé du plus important : vous !
Nous lisez-vous ?

Le webzine La Recrue du mois




mercredi 17 juillet 2013

Les pavés dans la mare de Nicolas Delisle-L'Heureux

On part d’un jeune homme, lequel j’ai pris au départ pour beaucoup plus âgé qu’il ne l’est. Il faut dire qu’au premier chapitre, on le retrouve au bout du monde, dans une suite de chalets du Lac Sauvage, près de Senneterre, à des kilomètres de toute civilisation. Il médite sur sa vie. On apprendra au fil du temps ce qu’il fait dans ce lieu aux allures de cimetière.

Les événements coulent dans ce roman, si l’on accepte de suivre Jakob à la trace. Ce jeune étudiant, en âge de se trouver une gang et des idéaux, trouvera les deux au Café Le Petit Fou où il sera embauché (manière de parler, puisqu’il ne reçoit pas de salaire et la moitié de ses pourboires). Il y trouvera l’amour, l’amitié, l’autorité, car dans un groupe, il y a toujours un leader; ici, Irène. À partir de ce moment-là, il jettera aux orties études et famille.

Le petit groupe ne s’adonne pas qu’à des partys bruyants, ils organisent des actes dénonçant la passivité du peuple, ces victimes consentantes. Ils fomentent des actions anarchiques auxquels Jakob hésitera à prendre part.

Le thème principal est l’engagement. À l’orée de sa vie, ce jeune homme a des choix à faire, seront-ils mus par l’engagement ? On aura l’occasion de le voir se comporter en situation d’amour, avec Manou, personnage fort et intègre, mais aussi au cœur même d’un groupuscule poursuivant l’objectif de transformer la société de fond en comble, en situation familiale alors que son frère lui voue une parfaite dévotion et en situation d’indéfectible amitié, avec Mathieu. Delisle-L’Heureux aborde également l’engagement envers un lieu, les chalets du Lac Sauvage, héritage de deux sœurs écologistes avant leur temps. Une histoire dans l’histoire.

Je n’ose pas vous décrire le caractère de Jakob, mais j’en aurais long à dire. Les drames les plus sordides sont intimement liés à son caractère. Je ne voudrais pas risquer de vous retirer le plaisir de suivre (et d’exécrer parfois) cet antihéros.

J’oserai par contre vous parler du style de Nicolas Delisle-L’Heureux, assuré et enlevant. Pour nous intéresser à autant de sujets, dont un personnage plus ou moins sympathique, il faut un sacré talent. On dirait que ce jeune auteur a écrit toute sa vie et souhaitons qu’il continue de le faire.

J'ai eu l'honneur et le plaisir de lire en duo avec Topinambule !

jeudi 27 juin 2013

L'enfant qui savait parler la langue des chiens de Joanna Gruda

Donner une voix à l'enfance de son père

Un père confie à sa fille son histoire d’enfant de la guerre, cette fille talentueuse y donne une voix crédible et attachante; cela donne un roman lumineux.

S’il n’existait pas le mot résilience, il aurait été inventé pour l’enfant qu’on ne sait plus comment nommer, tellement il change d’identité. On dit les enfants pourvus d’un fort sens de l’adaptation, eh bien, Julian, alias Jules, alias Roger, le prouve hors de tout doute. Il se coule dans ses nouvelles familles, ses nouvelles villes, sans trace de rébellion, même si toutes les raisons y sont pour la réveiller. Il sait tirer le meilleur parti des gens et des situations, comme on aimerait tous y arriver dans nos vies riches de changements.

La trame reposant sur un fils unique qui fuit l’ennemi en changeant de famille à répétition, supervisé par une mère à l’instinct maternel défaillant, est déjà une intrigue en or. Sans la voix que Joanna Gruda a su donner à l’enfant, cela aurait pu être une suite d’événements bien documentés. Elle a donné à cette voix narratrice, passant progressivement de 6 à 14 ans, une subtilité qui fait en sorte que nous grandissons en même temps que lui. Jamais, ne me suis-je dit,  cela ne se peut pas, ou il est trop vieux ou trop jeune pour penser ainsi. Déjà, on peut parler sans se tromper d’habilité sensible chez l’auteure.

Nous traverserons plusieurs situations âpres, certains enfants auraient été abattus dès le début, mais brûle en Julian, une flamme belle à voir luire. Ce roman est un phare mettant en lumière certains aspects de la résistance française et du fanatisme communiste, sous un ton complètement dénué de misérabilisme ou de mélodrame. À travers Julian, même la position du parti pris s’approche dans la souplesse. La vie en temps de guerre sollicite l’instinct de survie, les anecdotes sont surprenantes et rocambolesques. Elles sont approchées avec un ton à ce point naturel, qu’elles laissent la liberté complète d’y mettre l’intention et l’émotion désirés. On dit que la vérité sort de la bouche des enfants, ici, c’est une vérité qui sort de la bouche d’un enfant: ton attitude déterminera ta réalité.

J’ai vécu la fin comme un abandon. L’épilogue nous révèle d’importants changements de vie chez l’être sur qui on a tant projeté, et cela, sans explication. Facile de comprendre pourquoi l’auteure se fait tant demander : « À quand la suite ? »

Un roman que je recommande chaudement. Lu dans le cadre de La Recrue du mois ; vous y retrouverez trois autres critiques.
 

lundi 20 mai 2013

Jusqu'à plus soif de Salomé Girard

Point de départ de cette histoire, Alice, une artiste-peintre (Salomé Girard l’est également) reçoit une invitation à des retrouvailles avec ses collègues des beaux-arts. Elle est bouleversée par ce retour forcé dans le passé qui éveille des souvenirs qu’elle croyait, ou voulait, enterrés. Elle en parle avec Sésame, son chat, un personnage haut sur pattes et en importance. Des dialogues nourris s’échangeront, à qui Alice prête une palette entière d’émotions. Sésame endosse les rôles de philosophe et de confident thérapeute et lui répond intelligemment.

Fait contrastant et un peu étrange, pendant qu’elle dialogue en abondance avec son chat, une plage de silence s’étend entre elle et Ludwig avec qui elle vit depuis dix ans. Ce silence nous fait sentir qu’il y a anguille sous roche. Tous deux tairont une question qui aurait pourtant dissipé le mystère qui imprègne le récit.

Salomé Girard opte pour des allers-retours entre passé et présent, en alternance des chapitres. À mesure que les excursions dans le passé s’allongent et se précisent, le roman prend du tonus, les séances de dialogue entre Alice et son chat étant plus langoureuses que dynamiques. Le style littéraire sensuel, un peu plaqué, où le temps s’écoule en douceur, plaira aux amateurs de relaxation. L’intrigue reste mince : Alice sublime-t-elle son passé ? Rencontrera-t-elle Élie-Naïde, une femme qui l’a marquée, à ces retrouvailles? L’amour tranquille de l’artiste-peintre pour son conjoint résistera-t-il, admettant qu’Élie-Naïde se pointe à cette rencontre ?

J’ai pris plus de plaisir aux flash-back, les personnages jeunes mettant un peu d’action. On y découvre une Alice influençable et impressionnable, qui déjà tait ses émotions, mais qui se bat avec les premiers grands événements d’une vie : amour, mort, amitié. L’auteure rend bien la solidarité d’un groupe d’amis où les liens deviennent indissociables pendant les études.

Salomé Girard manie avec désinvolture un style intimiste et offre au lecteur un face-à-face avec un « je » contemplatif. J’y vois une arme à double tranchant ; si les affinités sont faibles avec le personnage central, le lecteur ne pourra pas se rabattre sur d’autres personnages. Ceci concerne les chapitres « au présent », dont la lecture a fait naître en moi des envies d’entendre du bruit et de voir des personnages s’activer.

J’accorde plein crédit à l’auteure de s’être donné certaines permissions, dont celle-ci assez particulière ; le personnage laisse parfois la parole à l’auteure qui observe le texte : je la [une phrase] jetterai peut-être à la relecture.

Une histoire qui pousse à fond le style intimiste et une approche raffinée des histoires d’amour entre personnes de même sexe.

jeudi 2 août 2012

Tous les corps naissent étrangers - Hugo Léger

Voici un titre qui m’a laissée mi-figue mi-raisin. J’y ai pourtant porté une grande attention, me disant même que je « devrais » être touchée. Mais je ne l’ai pas été. Un tête à tête avec un personnage est pareil au tête à tête amoureux, en cela qu’on ne peut forcer l’amour.

Ce tête à tête est avec Jean-Jacques Darrieux, un présentateur de nouvelles qui récolte un franc succès jusqu’à un certain jour ...(gardons le suspense). Il est un homme très soucieux de son apparence, Hugo Léger aborde abondamment le thème de l’apparence tout au long de son roman. Des circonstances amèneront monsieur Darrieux à quitter la vie publique pour œuvrer dans un florissant cabinet de relations publiques. Notre homme, très sûr de lui règne comme un lion dans une jungle où le plus fort écrase le plus faible. Il a pourtant jadis appartenu à la classe des plus faibles, né entre un père violent et une mère alcoolique. L’argent ne lui fait plus beaucoup d’effet, c’est le pouvoir qu’il représente qu’il l’émoustille. C’est un manipulateur qui nous explique fièrement ses manipulations. Pas très sympathique le monsieur. Même pas eu du plaisir à le haïr, en fait je lui ai réservé un sort beaucoup plus cruel : l’indifférence.

« Pourquoi cela n’a-t-il pas cliqué entre lui et moi ? » est bien sûr la question que je me suis posée. J’ai dû me rendre à l’évidence : je n’ai pas cru à ce personnage né de ce qui m’a semblé être un nœud de clichés. Je n’ai pas cru à cette enfance de souffrance dans une famille dysfonctionnelle, il m’est apparu en être sorti trop propre, trop lisse. Semblerait aller de soi son manque de cœur dans tout ce qu’il entreprend et en compagnie de toute personne qu’il côtoie. Une exception à la règle, la mère de son enfant, qu’il aurait aimé mais avec on ne le verra pas interagir. En fait, mon problème est que je n’ai pas entendu son cœur battre.

Ce qui m’a amené à me lier avec l'auteur plus qu'avec son personnage. J’ai cru comprendre que Hugo Léger a voulu que toute la vulnérabilité de son personnage passe par la présence d’un fils sévèrement handicapé, qu’il a placé et qu’il cache. J’imagine qu’il y avait là une symbolique, le fils nous étant présenté sous l'apparence d'un être végétatif, informe, monstrueux, que j’avoue n’être même pas arrivé à visualiser. Encore là, la sauce émotive n’a pas pris entre moi et la relation de ce père dépassé par ce qu’il éprouve pour son fils. Il essaie de définir l’émotion qu’il ressent, celle qui prend le dessus sur les autres, devant ce poids lourd âgé de 16 ans.

Monsieur Léger maintient un bon rythme, par un style empreint d’humour noir et froid, les mots grincent devant les travers de notre société. Peut-être, qui sait, éprouverai-je plus d’empathie à un prochain « tête à tête » avec un des personnages de cet écrivain à son premier roman.

Deux avis bien différents du mien, celui de Rémy Paulin et celui de Christine Champagne vous attendent au webzine La Recrue.

jeudi 19 juillet 2012

Quelque chose comme une odeur de printemps d'Annie-Claude Thériault

Béate est une jeune fille d’environ treize ans, et c’est à travers son regard d’adolescente que nous allons rencontrer sa famille : ses parents, qu’elle juge immatures, sa sœur, qu’elle juge automate et renfermée, son frère qu’elle traite de lémurien. Et, adolescence oblige, elle se croit invisible aux yeux des siens.

Béate est intéressante, son œil vif posé sur son entourage sait captiver un lecteur. Quand elle se met en action, on ne s’ennuie pas avec elle. Comme sa vie familiale laisse à désirer, elle se tourne vers la vie extérieure. Elle entretient avec une fille de son âge, Wu, Chinoise adoptée, une relation difficile à cerner, par l’étrangeté du côté créatif de son amie. Monsieur Pham, le propriétaire du dépanneur qu’elle fréquente, même s’il n’est pas de son âge, la traite comme une amie. Cette relation est si imprévisible qu’elle en devient attendrissante. Un Libanais, monstrueusement gros, un vrai ogre, laisse flotter une ambiance de conte. Si Béate désirait se sortir de la lourdeur de l’ambiance familiale, où les drames à répétition éclatent à cause de son frère qui disjoncte, elle se choisit des amis qui la garde loin de l’ennui !

L’auteure a choisi de raconter cette histoire de famille en 39 chapitres de longueur variable, coiffés de titres précis, et rassemblés en 3 parties, donnant au tout une impression de chroniques. J’ai découvert dans les chapitres brefs, d’une demie ou une page, une voix narrative qui pose un regard critique acéré sur l’histoire en cours. Cette voix plus grave qui laisse supposer que c’est toujours celle de Béate, je ne suis pas arrivée à l’apparenter à l’insouciante adolescente en action.  Ces quelques chapitres, je les ai vécus (ou lus !) comme des hachures. L’écriture y est pourtant irréprochable, peaufinée, presque métaphorique.

J’ai aimé les personnages atypiques de monsieur Pham et du très surprenant outre-mangeur libanais. Les descriptions y sont savoureuses et empreintes d’humour. Les relations familiales sont bien jouées, grâce à des dialogues justes, concis, laissant tout l’espace pour les non-dits. On reconnait bien là la famille typique qui subit les relations au lieu de les choisir.

J’ai cependant un bémol en ce qui concerne la mort tragique du frère. D’aborder la schizophrénie, vécue dans une famille des plus standards est intéressant ; cette maladie invalidante n’est pas une mince affaire. En faisant abruptement mourir le personnage, le sujet est escamoté. Pourtant, la situation était habilement présentée, plusieurs nœuds restaient à dénouer, dont celui des parents niant et cachant la différence de leur fils, hypothéquant sérieusement l’harmonie familiale. J’aurais aimé suivre jusqu’au bout ces deux soeurs qui tentent de s’adapter chacune à leur façon. En le faisant mourir, le lecteur est laissé en plan avec une amorce de situation. Je comprends le choix évident de l’auteur de placer en avant-scène Béate, mais à ce moment-là, pourquoi choisir une maladie aussi grave pour un de ses membres ? La schizophrénie risque de passer pour une anecdote, même en y intégrant la culpabilité post-mortem.

Dommage, car pour les rares fois où l’on ose aborder la maladie mentale, j’aurais aimé que l’auteure ne lâche pas le filon, puisqu’elle avait, à mon avis, le talent pour l’exploiter.
 

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Quelque chose comme une odeur de printemps, Annie-Claude Thériault, Éditions David, 2012, 169 pages - un premier roman, repêchage au webzine La Recrue, encore une fois très bon numéro. Le titre sur la sellette commenté par 4 rédacteurs est ce mois-ci : Charlotte before Christ d'Alexandre Soublière  + repêchage vu par 2 rédacteurs Tous les corps naissent étrangers d'Hugo Léger + Les Cavaleurs de Fernand J. Hould + Rue Saint-Olivier, André Carrier + Les dieux divisibles d'Odile-Marie Tremblay (poésie) 

jeudi 24 mai 2012

Quand j'en aurai fini avec toi - Jean Philippe Bernié

Dans ce roman qui se veut le premier d’une série, le projecteur éclaire les jeux de pouvoir dans les couloirs d’une université. Des étudiants en fin de parcours, en rédaction de mémoire sont en scène. On y découvre les ficelles de la manipulation, dont une marionnette articulée par la chef du département des matériaux, une étudiante particulièrement brillante qui fait une découverte importante. Sa supérieure immédiate, Claire Laniel, mue par un moteur puissant, l’ambition, semble de ce genre de femme avec une roche à la place du cœur. Une rumeur persiste à l’université qu’elle est le diable en personne et tous, sans exception, ont une dent contre elle.

Une partie de pouvoir se jouera sur l’échiquier du département des matériaux. Les collègues de travail de Claire Laniel préparent un coup, la bibliothécaire du département est de la partie, l’étudiante Monica, un pion important. Quant à la reine, sa réputation diabolique devance chacun de ses déplacements sur la planche du jeu.

« Huis clos haletant sur les dessous de la vie universitaire », peut-on lire sur la quatrième de couverture. Sans m’attendre à une séquestration, je me préparais à ressentir un certain étouffement entre les murs de l’université, quand en fait, je n’ai ressenti rien de tel. L’action tourne autour de la vie universitaire mais fait de nombreux allers et retours sur la vie privée de Monica, via son frère et grand-père, et de Claire Laniel, via sa belle-sœur qu’elle déteste.

Cette Claire Laniel, le cœur de l’histoire, se présente des pieds à la tête uniformément colorée « noir foncé ». Le lecteur sait d’avance qu’elle va toujours choisir le plus diabolique des plans. Je conçois que certains lecteurs aiment ce genre de personnages quasiment caricaturaux mais, personnellement, je les préfère plus nuancés. Ce qui fait que j’ai manqué le coche, faisant mentir la quatrième de couverture qui nous assure que nous prendrons plaisir à la haïr. J’ai laissé les personnages du roman l’haïr à ma place, ce qu’ils font très bien d’ailleurs. Peut-être parce que sa méchanceté m’est apparue un peu désincarnée, j’ai fini par me demander, comment était-il possible qu’elle occupe depuis aussi longtemps un poste d’autorité ? Certains êtres beaux ont un ascendant naturel chez les gens, et peut-être que l’auteur en la disant très belle comptait sur cette donnée, mais c’est plutôt sa sévérité qui est mise de l’avant dans les descriptions de sa personne.

J’ai cependant vu grandir, page après page, mon espoir de la voir acculée au mur. Le cas de Monica, personnage plus nuancé m’a tenue à cœur. Le suspense tient la route, même si j’ai trouvé certains hasards un peu tirés par les cheveux.

Peut-être que le tome deux saura approfondir les personnages et me convaincre avec plus d’éclat.

vendredi 18 mai 2012

La romance des ogres - Stéphane Choquette

Comment rendre avec justesse un roman qui se déploie généreusement (491 p), assez audacieux pour voguer du passé au présent, de la réalité à la fiction et ce, y intercalant correspondance, fable et roman ? En constatant qu’un des personnages centraux était une écrivaine, j’appréhendais ma lecture, pour la surabondance de premiers romans développant ce thème.

Quelle agréable surprise ce fut alors d’être happée malgré, mais peut-être grâce, à certains égarements qui entretenaient mon qui-vive. Persistait la sensation d’errer sous les toits de chambres sombres, d’où l’on ne discerne pas les pourtours du pouvoir que l’amour peut générer sur l’autre.

Il y a bien ce Simon et cette Noémie, deux inconnus au départ, qui se rencontrent en terre étrangère, le Japon, détaillés parce qu’exposés à la clarté de néons de restos et de couloirs d’hôtel. Une étincelle surgit entre leurs vies, mises entre parenthèses, mais le passé de Simon s’interpose. Une part de ce passé, qui tient dans une main a la forme du roman de l’écrivaine de renom Ellen Cleary, Un théâtre de marionnettes. Très jeune homme, il a vécu une histoire tortueuse avec cette femme, que l’on peut sans peine traiter d’ogresse.

Cet amour dévorant m’a interpelée au point où je brûlais d’enfiler l’histoire d’une traite, mais l’auteur aime faire languir, joue avec les ficelles des histoires et du temps. Et c’est un art qu’il maîtrise ! Cette grande dame de l’écriture, en surface, n’est qu’une écrivaine à succès, mais les coulisses de sa vie sont fascinantes. C’est par Simon, qui y a joué un rôle primordial pour lui (mais combien importante pour elle ?) qu’on y a accès.

Une fable s’insère également, écrite par Ellen Cleary ; je la prenais sans en faire grand cas, une épice piquante relevant le degré d’anxiété. La crise de couple que vit Samuel, médecin chercheur et père, s’intercale régulièrement, mais nous resterons sur notre faim jusqu’à la fin. Ce n’était peut-être pas l’essentiel du propos mais le lien entre son passé et ce présent aurait pu être clarifié.

Stéphane Choquette a tiré plusieurs ficelles et je salue encore sa hardiesse. Son roman m’a transformée en ogresse voulant avaler l’histoire d’une seule bouchée, prenant le risque de m’étouffer, tellement mon plaisir était grand.

dimanche 15 avril 2012

Impasse - Sylvie Gaydos

Ce premier roman de Sylvie Gaydos pousse l'exploration des liens familiaux au-delà de la mort.

Philippe est tout sauf une entité libre. Décédé sur le coup d’un accident, il continuera à veiller sur sa filleule, Sarah, à laquelle il est attaché, pour ne pas dire ligoté. Cette histoire nous amène à réaliser que, dans le domaine de l’attachement, les règles de l’invisible diffèrent peu de celles du visible. L’âme continuerait de disposer de son libre arbitre au-delà de la vie terrestre, et qui dit liberté, dit aussi possibilité de se mettre dans le trouble. Et cela malgré la présence d’anges gardiens qui dispensent des conseils ! La question se pose : se mettre dans le trouble par entêtement ou par générosité ? Il faut lire pour tirer ses propres conclusions.

Mais revenons sur terre, puisque Sarah, elle, a une vie à y vivre. Éduquée par une mère froide et autoritaire, elle n’a pas le choix d’être une enfant modèle. Le père effacé, la grand-mère faisant corps avec sa fille, c’est le monde matriarcal qui prévaut, assez que je me suis cru dans les années cinquante ! La mère est dure avec Sarah mais le destin l’est encore plus. Les malheurs surgissent de toutes parts, ou sont évités de justesse. J’ai fini par trouver que ça faisait beaucoup pour une seule personne.

J’imagine que l’auteure avait « besoin » de ces drames intenses à répétition pour mettre en scène la bienveillance extra-terrestre du parrain. Pour ma part, à chaque fois qu’une histoire se charge d’éléments excessifs et peu nuancés, j’ai tendance à décrocher. Je suis une lectrice qui se plait dans la subtilité. Par exemple, les émotions à ce point cadenassées de la mère m’ont gardée un certain temps en marge. J’ai refusé de croire à cet effluve de Cendrillon de notre époque moderne. Mais, heureusement, les personnages évoluent et plus ils évoluaient, plus ils se nuançaient et plus j’y croyais. Les personnages principaux sont intéressants, l’histoire est bonne et a une originalité certaine, mais, à mon avis, elle gagnerait à être concentrée pour plus d’efficacité.

Quiconque est ouvert à tous les possibles a toutes les chances d’apprécier l’histoire de Sarah. Ce roman va loin dans ce qui nous lie les uns aux autres : cela demeure sa plus grande force.

Personnellement, l'histoire m'a convaincue parce qu'elle résonnait en moi pour ma croyance à une vie qui se prolonge dans l'au-delà.