Faites comme chez vous

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c'est recevant !

dimanche 16 octobre 2011

Le souffle de Mamywata de Claude Grenier

La trame de fond de cette histoire est simple parce que courante : un homme dans la cinquantaine s’ennuie, malgré son travail de documentariste le tenant loin de la routine du « 9 à 5 ». En apparence, sa vie personnelle se porte bien : une femme qu’il aime et deux enfants qui l’adorent. « Que désirer de plus ? » diront certains. Il n’y aurait pas de crise de la cinquantaine, ni d’antidépresseurs, et encore moins de roman, si tout se réglait aussi facilement.

Par une vue en plongée de son intérieur, on nous montre le vide d’un homme. Comme tout vide réclame d’être comblé, même par du poison, il tentera de le remplir. C’est lors d’une expédition dans le cadre de son travail que sa vie chavirera. Pour la beauté et l’élégance du continent africain, dira-t-il à sa femme, lui taisant son fort attrait pour les femmes africaines la femme noire et son mysticisme vaudou l’ensorcelant. Plus précisément, il désire se laisser ensorceler. Nous entrons dans le champ brumeux de la psychologie d’un moi qui a besoin de se fondre dans l’autre, jusqu’à s’anéantir. C’est une des originalités du roman de faire vivre à un personnage masculin un fatras d’émotions perfides, dont le désir d’une fusion dévastatrice. Cela nous change de l’inverse qui a été fortement exploité. Ici, la femme est forte et tient le haut du pavé, l’homme est faible et se présente comme une marionnette.

Le personnage, un réalisateur mandaté au Bénin, décide de risquer le tout pour le tout. Est-ce que son système d’alerte finira par sonner et est-ce qu’il sera trop tard? Là est la question à laquelle j’ai accrochée. Le fait que les émotions nous soient exposées avec la transparence du « journal intime », que la pudeur n’y ait pas sa place, n’est pas étranger à mon intérêt pour cette histoire torride. Le personnage appréhende le monde avec ses sens en alerte. Il déroule la pellicule sous nos yeux, hors de nos sentiers battus, plongés dans des us et coutumes bouleversantes.

Une empreinte de documentariste – c’est la profession de l’auteur – est déposé sur cette histoire que l’on jurerait s’être déroulée telle quelle. Il semblerait d’ailleurs que la trame repose sur plusieurs faits vécus, ce qui ne lui enlève aucun intérêt, au contraire.

N.B. : Ce titre est un repêchage préalablement publié sur le webzine La Recrue, vitrine des premières oeuvres littéraires québécoises. Je vous invite à visiter Le Sermon aux poissons de Patrick Lessard mise sur la sellette ce 15 du mois. Vous saurez tout sur cette oeuvre (ou presque) !

Le souffle de Mamywata - Claude Grenier, Leméac, 2011, 288 pages

mercredi 12 octobre 2011

Déjà de Nicolas Bertrand

« Enfin », je transmets mes impressions sur « Déjà » !

Un roman qui aborde principalement la mort qui rôde est une gageure, de décrépitude qui s’éternise, un défi dans notre ère où l'humour est roi. Dans un premier roman, je parlerais d'un acte intrépide. Nicolas Bertrand l’a commis, sans compromis.

Roland, un bon vivant mène une vie des plus actives « Pressé de vivre, entêté, s’imaginant capable de mener de front plusieurs vies parallèles, celle d’amant, de père, de travailleur, de syndicaliste et dorénavant d’étudiant » (p. 25). La seule menace qui pèserait serait de vouloir bouffer la vie goulument au risque de négliger l’amour de sa vie, sa femme. Une vie, même ordinaire, goûte bon, et cet hyperactif l’apprendra le jour où la sienne sera menacée par une mystérieuse maladie qui lui tombera dessus sans crier gare.

Nous entrons à petits pas dans cette histoire. Le dénouement pourrait se raconter en un paragraphe mais ce serait, à mon avis, manquer le principal, la manière dont elle est traitée. Ce qui arrive à cet homme, et par ricochet à sa femme, Nicolas Bertrand nous le présente comme un objet tenu loin des yeux de l’émotion. Ce décalage émet un espace silencieux entre le moment où le destin foudroie et les réactions humaines qui en découlent. Tout au long du récit, nous retrouvons ce décalage "temps", maintenu par l’auteur comme une respiration régulière.

Qui dit maladie, et encore plus si mystérieuse, dit médecine. Le corps médical se penchera sur le corps souffrant de Roland avec passion ... et sans aucune compassion. Les yeux des médecins pétilleront de convoitise devant le haut potentiel de ce cobaye. Roland, acceptera-t-il ces traitements hasardeux qu’on lui proposera pour faire avancer la science ? Comment réagira sa femme devant le bouleversement total de sa vie de jeune mère ? Et comment réagiront père-mère, frère et sœurs ?

L’histoire d’amour entre Roland et sa femme se superpose au drame de cette maladie tombant sur un être sans égard à son mérite. J’ai admiré ce joyau qui brille dans la pénombre, la fidélité d'une femme vaillante devant l'entêtement du pire. J’ai été émue du tête à tête avec une valeur, la fidélité, d’autant plus émouvante à mes yeux que dénudée de son mélodrame ou de sa férocité passionnelle. J’ai entendu son souffle dans le silence de l’amour inconditionnel de cette femme face à son homme.

Autant le regard porté sur le couple glorifie, autant il raille le lien familial. On aurait affaire à des scènes presque drôles entre les parents, frères et sœurs si la circonstance ne nous tirait pas tant vers le bas.

J’ai trouvé de grandes qualités à ce récit dont la constance du ton utilisé pour nous réveiller à cette réalité ; tout est une question de temps pour les êtres incarnés que nous sommes. Si l'objectif de l'auteur était d'aborder cette réalité dure de la vie, en nous protégeant de la déprime, dans mon cas, c'est mission accomplie.

Déjà de Nicolas Bertrand - Collection Hamac, 204 pages.

vendredi 7 octobre 2011

Sous la glace - Louise Penny

Je conseille ce polar à toute personne qui appréhende le noir. Cette histoire est de toutes les couleurs, sauf noir. Installez au centre d’une brochette de villageoises typées, de l’acariâtre poétesse à l’imperturbable spirite en passant par la peintre inquiète, un inspecteur bienveillant aux perceptions aiguisées, et vous avez une partie du tableau. Le décor ? Un village enseveli sous une épaisse neige étouffant le bruit de la rumeur, générant une sensation malsaine d’intimité entre de potentiels meurtriers.

Pendant que les cheminées des chaumières fument paisiblement, l’équipe Gamache est au travail. Le quartier général est temporairement installé au cœur du village, pas question de quitter Three Pines pour retourner à la maison discuter du cas avec la douce moitié. Cela devra se faire au téléphone. Il n’est pas si difficile de faire parler les uns et les autres quand tous se connaissent et aiment l’inspecteur pour l’avoir connu dans une enquête précédente. Faut dire qu’il n’est pas difficile à aimer, Armand Gamache, il est l’amabilité sur deux pattes. C’est à presque donner l’envie d’être mêlé à une histoire de meurtre ! En plus, c’est un bon vivant. Remarquez, il faut être un bon vivant pour se pencher sur les morts sans perdre le moral. Sous des dehors paternels, il dirige des hommes et des femmes avec la fermeté de celui qui doute de tout, excepté de lui-même. Tant mieux, car se présente à lui un défi de taille, une jeune femme est morte électrocutée pendant une partie de curling sur la glace. Fait intéressant pour nourrir l’intrigue, quasiment tout le village participait ou assistait à cette partie de curling annuelle.

L’omniprésence de la blancheur immaculée des tempêtes de neige à répétition atténue les relents de morbidité. Sous d’épaisses couches d’apparence trompeuse se découvre une forte misère morale et physique sur laquelle on ne s’attardera pas trop, ménageant l’ambiance de joyeuse bonhommie, collant à la peau de l'inspecteur.

Partie gagnée par l’auteure, je me suis surprise à butiner d’un coupable à l’autre, ce qui est l’idée j’imagine. Ils ont tous un motif étampé sur le front, mais ils ne peuvent être tous coupables ! Mes soupçons se sont vite portés sur le ou la coupable « X » mais bien sûr, je l’ai abandonné en cours de route. Je n’aurais pas dû. J’ai été frappé jusqu’à quel point l’histoire est prétexte au jeu de la devinette. Louise Penny en manie habilement les ficelles. Je l’imagine nous regarder malicieusement avancer sur l’échiquier des doutes, case après case. Il m’est arrivé d’entendre certaines phrases ou expressions en anglais dans ma tête, me dégageant difficilement de la touche « british » élégante et pince sans rire.

Quel contraste entre le traitement candide et le côté emberlificoté du meurtre. Je me demande encore si j’ai vraiment compris le mode d’emploi du « comment ». Peut-être pourrais-je un jour y répondre mais pas avant d’avoir consulté des spécialistes en la matière !

Je ne renie pas le plaisir que j’ai retiré à découvrir cette histoire racontée dans la sensualité et l’humour, même si j’avoue m’être parfois impatientée du rythme lent, aussi lent qu’un Gamache fumant la pipe auprès de l’âtre tout en faisant rouler ses indices comme des billes. Je tardais qu’il les jette sur la table, qu’on les voit enfin. Je me laisserais probablement tenter par une autre histoire de madame Penny, en m’assurant cependant de me trouver dans l’humeur approprié d’avoir le goût de prendre mon temps.

J'apporte à votre attention que Louise Penny a un site web digne d’une visite.

Sous la glace, Louise Penny, Roman policier, Flammarion Québec, 383 pages, janvier 2011,

jeudi 29 septembre 2011

Un peu de "je"

J’en étais à commenter “Sous la glace”, mais je ne le ferai pas aujourd’hui, même si certains ont hâte de savoir qu’est-ce que j’en ai pensé. Je saisis le premier prétexte venu pour bavarder au « Je ». Un commentaire de lecture se doit d’être formaté et lorsque j’en rédige en continu, j’ai parfois l’impression – fausse je l’espère ! – de perdre le contact avec vous. Oui vous, mes précieux lecteurs, sans qui Le Passe-Mot n’est rien ! Évidemment, je m’avance masquée d’un prétexte et quant à jongler avec des prétextes, aussi bien en choisir un charmant.
Durant trois fins de semaine, je suis derrière une table qui déborde de savons et de crèmes. Qu’y a-t-il de proprement littéraire là-dedans ? Je vous voir venir et avant que vous trouviez mes prétextes trop palots, j’arrive à ma littérature. Vous avez déjà entendu parler de la bande dessinée Miam miam fléau ? Si vous répondez « non », je vous dis « bienvenue au Passe-Mot ! », vous me visitez probablement depuis peu. J’ai tellement parlé de cette bande dessinée signé MARSI, mon mari. Cette BD a une longue vie puisqu’elle a maintenant ses produits dérivés. Eh oui, trois savons fabriqués, je pourrais même dire « cuisinés » par La Savonnerie des Diligences d’Eastman. Le petit dernier est le savon d’automne qui illumine l’événement La flambée des couleurs. Et c’est Pouette qui remplit l’étiquette de sa joie de jouer dans les feuilles multicolores. Auparavant, il y a eu le savon de printemps avec le gargantuesque Borbo et celui d’été avec le galopant Coco Météore. Vous avez sûrement compris le principe, il ne manque que le savon d’hiver. Mais, entre nous, ce n’est pas si pressant de le sortir ! Qui sera le personnage sur l’étiquette ? Je ne vendrais pas le punch, mais je vous promets qu’il sera royalement beau.
Devant crèmes et savons artisanaux fabriqués avec le plus grand respect de notre mère la terre s’élève une pile d’albums. Marsi s’est fait attraper pour des dédicaces dimanche passé. Remarquez, il ne s’en plaint pas, même si son plan était de venir me reconduire et repartir d’un même trot, pour travailler sur Colis 22, un roman graphique qui sera publié début avril à La Pastèque. C’est beaucoup de travail, ce Colis 22 est volumineux,150 pages environ, de format plus petit. Nous parlons d’une comédie policière mais « chut ! » si vous rencontrez l’auteur, ne mentionnez pas le mot comédie, vous le verrez reculer, avoir un malaise, un doute l'envahira et cela jusqu’au jour où il vous entendra rire à gorge déployée. Pour connaître l’histoire, j’y ai tout de même travaillé, ce n’est pas hilarant à rire gras, mais c’est souriant. Il y a toujours ce petit côté pas sérieux chez Marsi qui se délecte de regarder par le prisme de la drôlerie. Et qu’on se le tienne pour dit, toute l’action se déroulera dans la splendide ville de Québec !
On sait tous que la vie des livres québécois sur les étagères des librairies est brève. Un coup de vent quoi ! Aussi, cette collaboration avec une savonnerie d’Eastman qui fabrique des produits que j’adore et utilise à tous les jours est une histoire heureuse. Une histoire de collaboration entre individus qui encouragent le labeur un de l’autre.
En cette période d’Halloween, on trouve même de la chair de citrouille dans les savons, euh ... un savon. Dessus, une sympathique sorcière vous ensorcelle de son sourire, un personnage de Marsi, pas encore couché dans un livre celui-là. Quand je vous dis que mon bédéiste voit par le prisme de la drôlerie, vous ne trouvez pas que cette sorcière est la plus adoptable de la Terre ? Ceci dit en toute subjectivité (congé complet de critique n’est-ce pas ?).
Si jamais vous venez en Estrie vous rincer l'œil pour la flambée des couleurs, arrêtez me voir à la mairie d’Orford. L’exposition « Signé Orford » vous recevra avec des tablées d’œuvres d’artistes et d’artisans. On y trouve bonne quantité d’inventivité au pouce carré et à des prix, et c’est une consommatrice avertie qui le dit, des plus abordables.
Cette fin de semaine (1 et 2 oct) de 10 h 00 à 17 h 00
Fin de sem de l’Action de Grâces (8, 9, 10 oct) de 10 h à 17 h 00
Mairie d’Orford _ 2530, Chemin du Parc

vendredi 23 septembre 2011

Pour en finir avec le sexe - Caroline Allard & Iris

J’ai décidé de m’offrir le plaisir de m’arrêter à un livre à peine déposé sur le présentoir des librairies. J’avais le goût – pour me récompenser de mon bénévolat ! - de me donner un feeling de prophète de bonheur et de me procurer ce petit velours de parler d’un livre avant la majorité. Son lancement est récent et je l’imagine déjà dans la mire des médias car, d’après moi, il ne passera pas inaperçu. Ne serait-ce que pour le (re)nom des auteures au texte et au dessin, pour la couverture, pour le sujet et, je peux maintenant l’affirmer, pour l’amusement au bout de la ligne écrite et dessinée.

Pour en finir avec le sexe nous propose « un voyage dans l’univers absurde de la sexualité » c’est ce que nous suggère le quatrième de couverture (sobre si on la compare à la couverture !). L’aspect général m’a fait penser à un cahier d’exercice pour amuser les enfants. C’est d’autant plus rigolo que ce n’est justement pas à mettre entre leurs mains ! Je les sais aujourd’hui très dégourdis mais j’aurais franchement peur d'affronter leurs questions. Et j’aimerais éviter à tout prix de leur expliquer les blagues !

À la fin de ma lecture, j’ai conclu qu’il faut connaître la sexualité sous tous ses angles pour en rire aussi intelligemment. C’est sans conteste des textes crus, des dessins crus qui en mettent plein la tronche, sans que l'on voit apparaitre l’ombre d’une gêne. Le sexe se démontre et se discute naturellement, comme la meilleure ou la pire des recettes de cuisine.

La démarcation entre la ligne de bon goût et celle qui tombe dans la grossièreté dure et gratuite est la pertinence. « Que peut être le sexe quand il n’est pas thérapeutique ? Il est comique » nous dit encore le quatrième de couverture. Eh bien, c’est encore drôle ! Rire du sexe aussi intelligemment a quelque chose de thérapeutique. Le sortir du drame, le démystifier, en faire un sujet courant, accessible, risible et le mettre à sa main, le déshabille assurément de ses étouffants carcans. Et pas de jalousie, les hommes passent au batte autant que les femmes. Vous serez conviés à une lecture active par des « Sondage dont vous êtes le héros » Vous ricanerez en toute intimité, aucune bonne ou mauvaise réponse. En fait, vous participerez surtout par votre rire arc-en-ciel : jaune, rouge, orange, violet...

S’il y a un vécu encore privé, c’est la sexualité. De manière générale, nos activités dans cette sphère demeurent plutôt secrètes, ce qui fait que l’intensité du rire variera d’un vécu à l’autre. Mais il est à prédire que plusieurs reconnaitront leurs travers, ou plus facilement encore ceux de la voisine ou du beau-frère ! Il y a quelque chose dans la trame de fond de ces blagues qui tient d’une solide et scrupuleuse observation sociale. La voie large de l’absurdité nous mène droit à voir nos travers sous des angles arrondis. Ça fait sortir le chat du sac ! (remarquez ma pudeur de ne pas féminiser)

On trouve une certaine candeur dans le dessin, ce quelque chose d’enfantin qui fait avaler l’amertume d’une pilule avec du bonbon. C’est que madame Caroline Allard n’est pas reconnue pour ménager son lecteur. Elle coupe dans le gras du sujet qui se met à éclabousser l’ironie et le sarcasme. L’équation est incontournable : additionnant intelligence + humour = sarcasme. L’illustratrice, lris a fait preuve de ce grand art d’amadouer le texte par des illustrations qui font plus que donner du sens aux mots, qui les remplissent, les embellissent. Cette complémentarité hors du commun entre le texte et le dessin ravira à coup sûr, si on est prêt à rire de soi et de sa sexualité ... pour en finir avec la gravité du sexe.

Nota bene : Les personnes qui rougissent à la moindre farce un peu grivoise, prière de le lire dans votre salle de bain, les autres, dans une salle d’attente.

Pour en finir avec le sexe, Caroline Allard & Iris, SEPTENTRION - Collection Hamac-Carnet, 92 pages, Illustré, 19,95 $

lundi 19 septembre 2011

L'homme blanc - Perrine Leblanc

Je viens tout juste de lire le quatrième de couverture. J’ai tant entendu parler de ce roman que je n’y avais même pas songé avant ! En plus, et c’est la première fois que cela m’arrive, j’oubliais d’en parler ici.

Tout au long de ma lecture, je n’ai pu retenir ma question : pourquoi un tel succès à ce premier roman écrit par une jeune femme, jusqu’alors inconnue, traitant de la Russie sans y avoir mis les pieds, nous séduisant avec un Russe assez rustre ?
On veut comprendre, comme si c’était possible de toucher à la recette invisible, et la faire sienne.

J’ai trouvé des réponses, mes réponses, et les voici. Qui n’aime pas les personnages forts ? Qui n’aime pas les histoires qui savent les cadrer avec juste ce qu’il faut de lumière pour que la photo soit naturellement artistique sans être nécessairement esthétique.

Kolia est cet homme mal né qui, par la force de son caractère, déploiera une énergie constante pour se sortir de ses prisons. On s’attache à un tel homme, d’autant plus qu’il ne fait rien pour séduire. Il m’a par ailleurs fait penser à un bélier trapu non belliqueux.

On aime habituellement les histoires où une personne mal partie s’en sort, sans baguette magique, mais avec sa volonté. On n’aime pas la complaisance de la faiblesse, on aime la force qui se démarque. Et pas cette force superflue de nos temps modernes, mais de l’indispensable, ce celle pour sauver sa peau. Pour grimper les échelons d’une élémentaire fierté, évitant le rampement sous une botte.

Nous partirons d’un monde de dureté et de violence (prisons de Staline) pour se rendre à un monde d’amusement et de distraction (le cirque), arpentant un bien nécessaire, la discipline.

J’ai particulièrement aimé les débuts où la dureté est à son paroxysme, à ces moments où Kolia n’est même pas au pied de la montagne à escalader. C’est là où j’ai vécu le plus d’intensité. Lui aussi d’ailleurs, je veux dire le personnage. Quand il sera « grimpé», il aura besoin de se donner du frisson, misant le tout pour le tout pour un simple hobby. Cela me l’a rendu plus humain, moins réglé au quart de tour.

Par le style impersonnel, chaud de mots justes et froid de ton neutre (tout de même pas autant qu’au journal télévisé!) les horreurs coulent sur les phrases comme sur le dos d’une portée musicale sans trémolo.

Et quand, vers la fin, poindra le profil d’une prégnante gratitude, le roman en sera traversé à rebours, pour finir loin de la banalité. Ce qui donnera une chair sensible au cœur du Kolia, faisant monter d’un cran l’émotion.

Il n’y a pas à dire, l’auteure sait manier ses effets.

Remarquez le destin tout en blancheur de ce roman :
L’homme blanc de Perrine Leblanc entrera dans la collection Blanche de Gallimard.
En plus d'avoir gagné le Grand Prix du livre de Montréal 2010,
L'Homme blanc sera publié chez Gallimard.



* * *

Avez-vous été fidèle au rendez-vous La Recrue en ce dernier 15 septembre ? Numéro spécial. Une rétrospective, une pause, un point d’arrêt pour assimiler, tout ça et bien plus !

Je vous invite personnellement à visiter la section des « Cœurs de cœur ». En y allant, vous comprendrez pourquoi je l’ai ajouté ici.

Bonne navigation sur les eaux des premières crues !

jeudi 15 septembre 2011

Parapluies de Christine Eddie

Les Carnets de Douglas* , le premier roman de Christine Eddie a été pour moi un coup de cœur et je me demandais si j’allais retrouver le style que j’avais aimé. Je peux aujourd’hui l’affirmer, Christine Eddie a un style que j’aime, une prose toute en finesse, une telle habileté à me chuchoter à l’oreille les états d’âme de son personnage principal que j'en deviens son amie. Je me mets à l’écoute de ce qu’elle à dire et regarde attentivement ce qu’elle a à vivre.

Dans Parapluies, ce personnage est Béatrice, une traductrice au bonheur discret, vivant depuis quinze ans avec son homme, Matteo. Une femme capable de laisser un homme libre, qui supporte à chaque année le même désagrément, ce voyage traditionnel en Italie où la mamma en a que pour son fils unique, faisant complètement fi d’elle. Seul accroc, elle désire un enfant, il se fait tirer l’oreille.

Mais est-ce une raison pour que son Matteo décide de partir sans laisser de traces ? Complètement disparu l’homme qui, encore la veille, fêtait son anniversaire de naissance avec des amis. Où est-il ? A-t-il fui ? L’a-t-il abandonné pour une autre femme ? Elle est prête à tout effacer, tout comprendre, en autant qu’il revienne « Je lui aurais pardonné toutes les petites culottes rose pâle du monde s’il avait eu l’élégance de m’en glisser un mot ».

Mais comment peut-il avoir aussi abandonné sa mère qu’il a fait venir d’Italie afin qu’elle loge au rez-de-chaussée pour mieux prendre soin d’elle ?

Nous accompagnerons Béatrice pendant trente-quatre jours de pluie où elle remettra tout en questions, même les réponses les plus sûres. Elle ira jusqu’à prendre soin de la mère bourrue et, le cœur battant, elle tremblera pour le sort d’une jeune Somalienne. Les circonstances feront qu’elle s’entourera d’un enfant troublé, ce qui me fait dire qu'en ouvrant son cœur, en se fragilisant, son sentiment maternel fleurira bon.

Je n’en dis pas plus, je dois me retenir ! C’est le genre de roman sans soubresauts mais parcouru d’une intrigue psychologique soutenue. Je me suis bien posé quelques questions techniques sur la disparition de Matteo, et puis j’ai opté pour ne pas trop m’y attarder, vu le genre psychologique plus que policier.

Le comble de ma délectation est venu du style et son humour en dentelle, à s'étouffer de sourire.

Parapluies, Christine Eddie, Éditions Alto, avril 2011, 208 pages
* Les Carnets de Douglas - Premier roman : ses Prix et Distinctions

vendredi 9 septembre 2011

Je compte les morts - Geneviève Lefebvre

Certains ont paru surpris de me voir lire un roman au titre et à l’apparence aussi macabres. Je connais l’auteure par ses Chroniques blondes , par les épisodes web Chez Jules.TV, et finalement par facebook. J’ai décidé de lui faire confiance ; il n’y aurait pas du sang pour du sang, du dégueulasse pur et dur pour exploiter le sensationnalisme. Elle a amplement mérité cette confiance. Ma lecture a dépassé mes attentes, assez pour remettre en question que «le polar, ce n’est pas pour moi».

L’histoire apparait tout simple. Antoine Gravel, parce que paumé, se plie au désir d’une productrice qui lui commande un scénario précis inspiré de l’histoire de Maria Goretti, jeune fille de 13 ans qui a dit « non » à son prédateur au début des années 1900. On suivra de près le scénariste dans les méandres de son inspiration, étouffé dans ses élans créatifs par l’aspect « commande ». Le métier de scénariste en prend pour son rhume. Si on s’y fiait, on pourrait presque dire que celui qui sert le café sur les plateaux de tournage est mieux considéré !

Antoine Gravel est un bon gars, ne serait-ce parce qu’il vit et sympathise avec un cochon. Ce lien pour le moins bizarre ne l’empêchera pas de s’attacher à de grandes blessées du cœur, une femme restauratrice et sa très délurée fille. Par elles, et pour son scénario, il se faufilera dans une réalité qui s’évertuera à dépasser la fiction.

Il sera beaucoup question de cinéma. On fera connaissance avec un caméraman amateur qui poursuit des objectifs troubles avec son objectif. Et quand je dis faire connaissance, je parle jusqu’à l’intimité de ses pensées.

J’ai admiré que Geneviève Lefebvre arrive à me faire entrer dans la peau d’un pédophile. Combien de fois, en écoutant les horreurs du journal télévisé, me suis-je frappé la tête sur un mur : « quelle est la logique de ces gens-là ? » Je gagerais que l’auteure s’est penché sur leurs cas, car les motifs de ces détraqués me sont apparus répondre à une logique interne qui, en étant pas moins profondément perverse, fait un sens pour eux. Bref, le portrait était des plus crédibles, parce que pas traité en surface.

C’est un roman qui fait ressortir les contrastes ; la pauvreté versus la richesse, le pouvoir et la victime, la jeunesse, la maturité, la bonté, l’exploitation. Un autre thème, celui-là cerné jusqu’à l’acculer au mur : l’apparence trompeuse. Un atout dans plus d’un roman, que j'ai trouvé ici particulièrement bien joué.

Le style de l’auteure est éveillé, alerte, vif. Il m’a semblé que le désir de faire de l’esprit était fort. Peut-être est-ce la nature de l’auteure, en tout cas, cela donne un style qui persiste dans l’humour. Ce n’est pas un mal en soi, en autant que ça serve l’histoire. Je l’ai surtout remarqué au début, peut-être que moi, ou l’auteur, n’étions pas encore entrées dans le vif – et stressant - de l’histoire. Il m’est apparu évident que Geneviève Lefebvre est une femme d’opinions fermes, elles sont portées par la voix des personnages d'une manière des plus naturelles.

Justement parce qu’on y compte les morts, ce roman aborde la vie. J’ai aimé qu’une ligne conductrice, le pouvoir de la victime, mène les diverses histoires. Ça fait réfléchir au prix de la liberté de dire non. Ça fait réfléchir que, même en bas âge, tu n’es pas que prisonnier de ton « bourreau » mais aussi de ta peur, ou de tes trop vifs désirs. Un message en filigrane ; la complicité silencieuse à un crime est une forme de participation.

J’ai également aimé que l’histoire soit si forte que j’en oublie de tenter de deviner qui est le ou les coupables !

Je compte les morts, Geneviève Lefebvre - Libre Expression, Expression noire, 320 pages, décembre 2009.

dimanche 4 septembre 2011

Il pleuvait des oiseaux - Jocelyne Saucier

Voici un roman que je ne saurais oublier, tant il a laissé son empreinte sur moi. Aux premières pages pourtant, et mêmes chapitres, je n’aurais pas su prédire cette marque déposée sur ma peau.

Les personnages principaux sont de vieilles personnes, des délinquants cachés dans le fond des bois. Si on arrive à les surprendre dans cette pose de fuyards qui se débrouillent avec les moyens du bord, c’est la faute à l’œil curieux d’une photographe et à sa dent vorace du fait historique le « Grand feu de Matheson » qui a ravagé le Nord de l’Ontario au début du XXe siècle.

Les trois gaillards se sont construits chacun une cabane, vivent de solidarité et de quelque argent retiré d’une plantation de cannabis tenue par leurs voisins, Steve et Bruno. Ces derniers, principalement Steve tiennent un « campement restaurant » oublié par son propriétaire.

De la solidarité, il en faut pour échapper à la loi, et vivre en forêt sans statut de citoyen. Les vieillards de 85 ans et plus, même si dotés d’un caractère fort et typé, ne seraient pas mis autant en valeur, n’aurait été de Marie-Desneiges qui finit par aboutir dans ce décor rustre. Qu’est-ce qu’une femme octogénaire vient faire dans cette galère ? Surtout une femme qui a été internée pendant 66 ans pour cause officielle d’avoir l’esprit fêlé. On découvrira, avec un immense plaisir, sous les yeux de ces hommes pas si brutes qu’ils en ont l’air, qu’elle n’a qu’un seul tort : être différente. Comme eux finalement qui ont choisi de s’enfermer dans une vie à l’abri des regards. Une vie où la liberté de mourir est contenue dans une petite boîte de poudre « magique ».

Si une personne m’avait résumé cette histoire, comme j’ai tenté de le faire, je ne sais pas si j’aurais été attirée. C’est pour dire, encore une fois, que dans les histoires écrites, c’est la manière de raconter qui fait toute la différence. Le sujet ne me semblait pas si attrayant, mais il l’est devenu avec l’habileté de Jocelyne Saucier, que je découvre et que je ne quitterai plus. Ces personnages, elles les aiment et les respectent. Ils sont sans complaisance ou passe-droit, parfaitement intègres dans leur fibre fictionnelle.

Avec un juste dosage de mystère, elle nous dévoile l’histoire en donnant les points de vue de ses personnages, mais pas toujours. Le feu de Matheson, et sa légende, est intégré dans la narration, comme un motif appliqué sur un tissu, consolidant du coup la vie d’un des vieillards. Marie Desneiges est le personnage attractif, on s’attache à outrance à cette femme qui a vécu l’injustice sans perdre complètement la tête. C’est l’enfant du groupe. La photographe reste secondaire, se tenant à côté de cette marginalité vécue comme une fête à tous les jours.

Ce n’est pas un roman contemplatif, il y a de l’action au possible dans la mesure des circonstances de la vie dans le bois dans un tel contexte. Et pour ceux qui y sont sensibles, l’auteure nous avertit dès le prologue, si on est patient, il y aura de l’amour dans l’air !

Oui, il n’y a pas à dire, même si je n’arrête pas de le dire, j’ai savouré ce roman.

jeudi 1 septembre 2011

L'automne de la vie : Correspondances d'Eastman

Le Café littéraire le plus joyeux de ces quatre jours ! Josée Blanchette n’est pas à la hauteur de ses palpitantes chroniques, elle les dépasse ! Ses invités y étaient pour quelque chose bien sûr : LACROIX (Père Benoit), LAVOIE (Marie-Renée), LECLERC (Rachel). Il y avait des L (ailes) en ce samedi 6 août où l’assistance a volé jusque dans un ciel bleu sans nuage.

Une blague n’attendait pas l’autre, et des assez coquines. Les allusions à la « chose » planaient et le père Benoit Lacroix ne faisait pas que s’en amuser, il en rajoutait. Quel homme généreux ! C’est la première fois que je vois un invité s’investir à ce point dans la promotion des romans de ses pairs. Cet homme, avec une quarantaine d’écrits à son actif a vanté les livres de ses compagnes, prenant soin qu’une ne soit pas oubliée au profit de l’autre. À certaines questions de l’animatrice, il dirigeait le micro, indiquant que Marie-Renée L. ou Rachel L. serait la mieux placée pour répondre. Il a même été jusqu’à dire que de ne pas lire ces romans équivaudrait à se mettre en état de péché mortel ! J’ai vu des spectatrices les yeux pleins d’eau à force de rire.

L’automne de la vie, allusion à cet inexorable temps qui passe aurait pourtant pu appeler la morosité. Mais que non ! Toute la causerie s’est déroulée dans un genre d’euphorie. Dès le départ, le ton a été donné par Josée Blanchette qui n’a pas ménagé le père dominicain de 95 ans ; « Vous, vous êtes plutôt en hiver qu’en automne, et même en hiver sous zéro ! Et lui de répliquer du tac au tac. « Eh oui, avec mes cheveux de neige ! ». On a vite compris que nous avions affaire à deux complices.

Nous avons aussi compris que Marie-Renée Lavoie avait réfléchi sur les antipodes de vie avec son roman « La Petite et le Vieux ». À la lumière de ses personnages masculins, le père dans la trentaine, vieux à vouloir se noyer dans l’alcool et Roger, dit le Vieux, buvant, riant, faisant du bruit, jeune de cœur. Avec lui, la Petite développera un lien tendre de l’intérieur et croustillant de l’extérieur. Ce qui fait dire à l’auteure que l'automne de la vie n'est pas tant une question d'âge qu’une question de capacité au bonheur.

Pour Père Lacroix, la définition de la vieillesse pour les jeunes, c’est de ne pas monter dans le train technologique. Cette technologie omniprésente entre les personnes (écrans) va à l’encontre de son besoin d’aimer dans la lenteur. La notion de recommencement n’existe pas pour cet homme qui voit la vie comme des saisons, qui vont et viennent, toujours liées l’une à l’autre dans une continuité se tenant loin de la fatalité. Après la mort, la vie, après la vie, la mort.

Rachel Leclerc, (photo ci-dessous) femme discrète, est le genre d’écrivain que l’on imagine plus à l’aise dans ses chambres intérieures que devant une centaine de paires d’yeux. Elle nous a parlé de son dernier roman, où lui est venue cette idée de plonger pour déterrer ses racines familiales. Quand je dis « où », je serai précise, dans une résidence d’écrivain, en 2007. Elle a reculé dans le temps, jusqu’à ses ancêtres, jusqu’à Joseph Joachim Leclerc, figure mythique. En Gaspésie, où elle est née (elle vit à Montréal depuis 30 ans), la filiation est au cœur des relations entre les gens « Tu es une petite qui, toi ? ». On ne sait plus à quel pays on appartient, ni à quel parti, il reste de savoir à quelle famille. Elle est descendue cinq générations en arrière, remontant avec patience jusqu'à aujourd'hui, traversant des dédales tragiques pour nous donner La patience des fantômes. Je comprends mieux maintenant la quatrième de couverture de ce roman mystérieux " ... nous propose une lumineuse méditation sur la tragédie qui se cache au milieu de toute vie. Pouvons-nous nous libérer du passé sans renoncer à notre héritage ?"

Le Père Lacroix a mis l’emphase sur le quotidien qui serait la vraie vie, ne pas la chercher trop loin de soi. Et bien sûr, en ce sens, il place bien en vue la famille. Marie-Renée Lavoie, pour sa part, a recréé un village dans son quartier de Rosemont et ses préoccupations tournent autour de la famille élargie jusqu'au quartier qu'on habite.

Mes impressions :
Ce Café littéraire aurait pu tout aussi bien s'appeler "La place de la famille dans notre société littéraire". Sans tambour ni trompette, le thème a glissé vers cette valeur fondamentale, la famille. C'était leur point rassembleur et il a été joyeusement exploité par Josée Blanchette, venue chercher mon admiration pour ses dons d'animation.

vendredi 26 août 2011

Lecture-concert "Nuages" : Correspondances d'Eastman

Bonne idée d’entamer ce billet durant une période de fraicheur, vous devriez vous réchauffer si j’arrive à vous faire sentir ce que j’ai senti cette soirée-là au théâtre la Marjolaine. Ce théâtre a l’aspect d’une jolie et joyeuse ferme rouge, pour la bonne raison qu’elle en a déjà été une. Et quand il fait 30C à l’extérieur, à l’intérieur, il fait encore plus chaud, éclairage et chaleur humaine en bonus.

Le parterre était comble à notre arrivée, nous étions plusieurs à être attirés par cette lecture promise par l’excellente comédienne Pascale Montpetit du texte « Nuage de marbre » de Louise Warren, en hommage à l'écrivaine française Michèle Desbordes, décédée le 24 janvier 2006. Nuage de marbre, déjà ces trois mots appellent un ailleurs. Je me suis demandé pourquoi, ils ne sont pas le titre du spectacle d'ailleurs. Mais laissons-là ce détail et ramenons-nous sur la scène, que je regarde de haut, du balcon. La chaleur monte, dit-on, elle est donc montée avec moi. Si je vous en parle tant, vous vous en doutez, c’est qu’elle fut pour moi un élément important.

Le spectacle s’ouvre sur le pianiste Pierre Jasmin qui s’installe à son piano pour nous interpréter du Mozart. C’est très beau, pardonnez-moi le manque de mots précis, je ne suis pas une mélomane classique. Cinq minutes de piano vigoureusement interprétées, l’assistance veut applaudir, monsieur Jasmin nous fait un signe furtif « non ». C’est la convention des concerts, j’avoue que je l’avais momentanément oubliée. Dix minutes ... quinze, toujours du piano. On ira jusqu’à vingt, à écouter et voir ce virtuose se déchaîner, se calmer, cultivant une proche intimité avec son piano. Presque de la transe, tellement sa concentration est grande. À chaque mouvement qui m’apparaissait un point final, par une note plus retentissante ou un dégradé s’éteignant progressivement, je m’imaginais voir notre lectrice apparaitre et commencer à lire. Je m’étais mise dans la tête que la musique complèterait les mots de la poésie. Entendez-moi bien, une fervente de concerts classiques aurait probablement été aux anges de cette entrée consistante. Ce n’est pas que j’exècre le classique, loin de là, mais en voir interpréter m’est apparu plus que jamais non essentiel. Est-ce parce que je ne me fais pas à cette habitude du pianiste d’entrer sa bulle dont il ne sort que pour saluer, tout à coup revenu à notre présence ? Je crois qu’il y a un peu de ça, oui.

Par contre, il a nettoyé l’ambiance du bruit ambiant. Il nous a mis au diapason de notre coeur, afin de nous disposer à attraper les mots volants jusqu’à nous. Pascale Montpetit s’est (enfin !) avancé jusqu’à son lutrin, sur le bout des pieds, une ballerine qui ne veut pas effrayer les fantômes en présence. Elle a lu respectueusement, quasiment religieusement des mots qu’elle portait de sa voix ténue et fervente. Malheureusement, la faiblesse du micro serre-tête fait que j’ai perdu plusieurs mots, et je devais me concentrer très fort pour entendre. Les lectures de Pascale Montpetit alternaient avec les pièces musicales de Pierre Jasmin, revenu sur scène, probablement après s’être épongé ! L'alternance était placé, tout en retenu, très en retenu, donnant cette impression qu’il serait malvenu de respirer fort. C’est ici que dame chaleur est venue jouer son rôle malvenu. Enveloppée d’un nuage de chaleur (comme j’aurais apprécié la froideur du marbre !), mon attention se dispersait, échappant au vol certains passages. C’était une prose poétique enlacée dans un récit, il y avait donc une histoire, et j’en ai perdu des bons bouts.

Je fus quitte pour quitter avec un mal de tête, mais jamais assez incommodée pour ne pas demander à ma compagne (et amie !) Catherine Voyer-Léger, cette dévoreuse de mots justes et poétiques, si elle avait aimé. Oui, elle avait beaucoup aimé, tellement qu’elle allait s’acheter « Nuage de marbre » !

À chacun son vécu. Ne surtout pas se fier à un seul !

mercredi 24 août 2011

Survivre aux révoltes et aux guerres : les Correspondances d'Eastman

Ce n’est pas nécessairement le Café littéraire que j’aurais privilégié. Le sujet me semblait lourd à 16 h en cet ensoleillé vendredi, 5 août. Je sais maintenant qu'il aurait été dommage de manquer un des Cafés les plus vivants de l’événement.

Deux femmes sur scène, plus que présentes, irradiantes ; Élise Turcotte et Danielle Laurin. Deux approches par le reportage sur les retombées de la guerre, une par la prose poétique « Ce qu’elle voit » et l’autre par une prose exploratrice « Promets-moi que tu reviendras vivant ».

Élise Turcotte a été choisie par son sujet. En tant que témoin solidaire, elle s’est offert une guerre à l'injustice passant par ses entrailles de poétesse. C’est sa manière de se tenir aux côtés des vaincues pour enfin leur donner une voix faisant référence, par exemple, à ces jeunes femmes assassinées au Mexique devenues squelettes d’autant plus anonymes que leurs assassins ne sont même pas nommés. J’ai été frappée par sa conviction de la force vive d’un reportage mené par le senti du « Ce qu’elle voit ».

« Pas encore un livre sur la mort ! » s'est pourtant exclamé sa mère. Si je peux me permettre un avis personnel, il faut une femme comme Élise Turcotte pour en parler. Une femme frappante de vie, vibrante d’élans intérieurs, très ancrée dans la terre de ses mots. Tenue vivante, près de sa colère qui se tient près de la vie. Selon son dire, c’est sa colère fomentée par le sentiment d’impuissance qui fut son principal levier d’exécution.

Danielle Laurin, que je connaissais comme critique littéraire s'est fait écrivain par la force des choses. Un point commun avec Élise Turcotte, c’est le sentiment de colère qui a agit comme déclencheur « Pourquoi, en tant que journaliste de guerre, son conjoint la quitte-t-elle pour de possibles rendez-vous avec la mort ? » Un autre exemple que la colère se tient près de l’impuissance, Danielle Laurin veut sortir de la passivité (impuissance) de « celle qui reste ». Quand son mari lui a annoncé au lendemain du 11 septembre 2001 qu’il voulait partir pour couvrir la guerre en Afghanistan, elle a vécu un choc devant le père de ses enfants. Une question l'a taraudait ; est-ce que maintenant l'amour pour ses proches ne faisait plus le poids ? Quand on est aussi émotif, difficile de bien saisir le motif de son conjoint, l’idée lui est alors venue d’aller interroger d’autres reporters de guerre. Elle a été rencontré Céline Galipeau, Michèle Ouimet, Patrice Roy, Patrick Chauvel, Michel Cormier, dix-huit en tout qui se sont approchés des tranchées, et elle leur a posé cette simple question : Pourquoi?

Ils ont été très généreux, affirme-t-elle, comme s’ils n’attendaient que l’occasion de parler de ce qui se tait la plupart du temps. On peut comprendre que « Le cadenas intérieur » n’est pas seulement le titre du chapitre consacré à Céline Galipeau, il reflète une réalité. Elle a réalisé que s’ils sont peu à nier le danger, cependant, tous mentent quand il est question de l’évaluer. Peut-on parler de « pieux mensonges » quand la raison est de protéger les proches d’inutiles inquiétudes ? La question est restée en suspens.

Madame Laurin accroche sur l’expression courante « On ne prend pas de risques inutiles » ... mais qu’est-ce qu’un risque utile ? se demande-t-elle ! Une phrase qui les rallie tous « Si on ne parle pas de la guerre, elle n’existe pas ».

Elle s’est aussi interrogée sur le retour. Le premier, celui à la maison, ensuite le retour en champ miné. Pourquoi tenir à y retourner ? Pourquoi ne pas se dire, j’ai donné, je laisse aux autres l’occasion de faire leur part ? Après l’état procuré par l’adrénaline au plafond, la vie quotidienne dans le confort et la sécurité doivent leur apparaitre ennuyante, est la conclusion qu’elle a tirée.

Ces dix-huit témoignages débordent d’anecdotes, elle nous en a racontés quelques unes qui donnent des frissons.

Mes impressions
Élise Turcotte a été lue et louangée par Danielle Laurin, les deux femmes me sont apparues en symbiose, ce qui a donné une force remarquable à ce Café littéraire. L’intensité de Danielle Laurin y est pour beaucoup. J’ai découvert une communicatrice passionnée, elle porte son message avec fougue. Elle m’a happée dans son univers émotif. Élise Turcotte a mentionné que l’emploi du « tu » tout au long de Promets-moi que tu reviendras vivant interpelle le lecteur. J’en ai conclu que ce « tu » peux aussi s’entendre par « Tu me tues à chaque fois que tu pars ».

samedi 20 août 2011

Reprendre le fil de l'histoire : Les Correspondances d'Eastman

J’ouvre mon carnet de note des Correspondances d’Eastman et réalise que j’en suis à l’entretien de Danielle Bombardier avec Dany Laferrière qui a eu lieu samedi, 5 août à 14 h 30.

Danielle Bombardier nous la sort d’entrée de jeu « Ce serait présomptueux de dire que l’on anime une rencontre avec Dany Laferrière ! » L’humilité du sujet concerné s’ébroue. Je suis d’accord, les réponses de Dany Laferrière vont au-delà des questions et en cela on peut dire qu’il mène les entrevues. Tellement, qu’il m’est arrivé de me demander s’il avait oublié la question, parce que moi, je les ai presque toutes oubliées !

Une manière de demander comment ça va « La vie est bonne pour vous ?! » et Dany Laferrière de répliquer « Oui, mais il faut la forcer un peu » (belle manière de répondre « ça va pas si mal » !). Suit une question ou une remarque, qu’en sais-je, mon carnet ne le dit pas et ma mémoire encore moins. Dany Laferrière se méfie du concept « progrès » comme il s’entend aujourd’hui, ce qui nous mène droit au pays de l’enfance. S’il est en exil, c’est de son enfance surtout, de cet endroit dont on ne revient jamais. L’écrivain aime recréer l’enfance afin d’inviter le lecteur à entrer de plain-pied dans la sienne. Au lieu de parler de littérature de l’exil, parlons de littérature du mouvement. Il n’y a que pour le folklore que les choses ne bougent plus.

Sa grand-mère a monté un cercle autour de l'enfant qu’il était, pour le tenir à l’écart de l’écho mauvais de Duvalier. Il savoure encore ce geste protecteur, même s’il a maintenant compris qu’elle s’offrait un cadeau car, ce faisant, elle se donnait la permission de s'en écarter elle aussi pour lui tenir compagnie.

Toujours sur le thème du temps qui passe, pour monsieur Laferrière, le talent est affaire personnelle, tandis que le génie est une histoire d’époque. Une élite, à un moment déterminé de l’histoire, définit les codes du génie pour ensuite les attribuer aux gens. Il est dangereux de fixer le talent dans une définition de génie, ça porte à inculquer une éducation de l’agenouillement. On s’agenouille devant les génies, amenant nos enfants dans les musées, on leur présente Renoir, cet incomparable génie, à un concert, Mozart, cet extraordinaire génie. Le message envoyé est qu’il n’y a qu’un Mozart, que la place est déjà prise. Bien sûr, il pousse l’image à souhait, mais je crois comprendre que ce qu’il défend est de laisser la vie fluide, libre, ne pas l’étreindre par des concepts qui endiguent son mouvement. Il n’y a pas plusieurs génies, il y a le génie libre des définitions d’époques.

Mes impressions
On s’attend toujours beaucoup devant un Dany Laferrière, et de plus en plus en fait. Ça peut devenir une spirale ascendante sans fin. Peut-être en est-on arrivé à lui demander d’être un génie de l’inspiration. Cette renommée peut être un poids, et je me suis demandé s’il ne trouvait pas ça lourd à porter. Il m’a semblé être dans un de ces moments où on ménage son énergie, après une période extravertie et exubérante. Vous l’avez entendu tourner autour du thème liberté ? Dans le fond, il y revient continuellement à cette liberté. Ne pas céder à la pression de notre siècle et des attentes des autres. Il dénude mots et concepts pour ça, que les mots ne tombent pas comme des poids lourds sur des réalités immuables.

Danièle Bombardier connait son sujet. C’est remarquable la confiance qu’elle éprouve vis-à-vis Dany Laferrière et leur relation en public. Elle n’a pas que confiance en lui mais suffisamment en elle pour capturer le moment quand il passe. Ses questions ne sont pas les maîtres à bord, plutôt l’inspiration. C’est déjà beaucoup mais c’est plus encore, elle se libère du temps, arrivant à oublier la notion d’une heure et quart d’entretien. Elle se détend, écoute, et ne semble pas courir après la déclaration fracassante.

Enfermer un entretien de ce genre dans des mots est l’emprisonner, j’en suis consciente. Il y a des entretiens plus faciles à emprisonner, celui-ci ne l’était pas. Va de soi que cet entretien était beaucoup plus que ce qui est écrit ici.

vendredi 19 août 2011

Humble hommage à Gil Courtemanche

Monsieur Gil Courtemanche vient de tirer sa révérence dans la nuit de jeudi à vendredi (19 août). C’est sa maison d’édition Boréal qui vient d'en faire une annonce dans un communiqué assez sobre. Il était rongé par un cancer, ce qu'il nous a raconté d'une manière cru et bouleversante dans son dernier opus « Je ne veux pas mourir seul ».

Monsieur Courtemanche, vous ne mourez pas seul, tant de personnes vous accompagnent par la pensée en cette heure où chacun y va d’un hommage, dont le mien.

Je vous ai peu connu, et en tant qu’écrivain sur vos derniers milles seulement, mais j’ai reçu tel un cadeau le dénuement de « Je ne veux pas mourir seul ». J’ai frissonné devant vos mots qui n’avaient plus rien à perdre, qui laissaient naviguer votre égo à la dérive sans essayer de le rattraper. La lucidité est une lame tranchante, et vous ne vous êtes pas ménagé. Ce récit intime vous rend très humain à mes yeux, malgré votre approche froide, comme une mince carapace pas très difficile à percer, après la lecture de ce testament littéraire.

Vous êtes un homme qui m’est apparu si amoureux de l’intelligence, au détriment peut-être de laisser battre le tambour de votre cœur assez fort pour ne plus entendre la maîtresse raison. Si je me permets de l’avancer, c’est en me basant sur cette entrevue exceptionnelle avec Christiane Charrette, où celle-ci tremble d’émotion devant la crudité de vos propos, sans l’ombre d’une petite indulgence vis-à-vis votre personne et ses erreurs de parcours. Surtout en ce qui concerne l’amour de votre vie, une femme tendrement aimée et sincèrement regrettée.

Être comme vous et poser continuellement ce regard pénétrant sur les choses et les gens, j’aurais eu du mérite à rire et à sourire. Dégagé maintenant de votre implacable intelligence, regardez-vous tendrement. Je vous souris, souriez-moi, souriez-nous, vous ne mourrez pas seul.

mardi 16 août 2011

Chambres d'amis - Dominique Robert

Voici mon repêchage du 15 du mois, n'ayant pas participé à la Recrue du mois "Versicolor" de Marc Forget, médecin dans le Grand Nord québécois. Si je vous l'envoie le 16 au lieu du 15, c'est un décalage que je mets sur le vaste dos de vacances en Gaspésie :-) ...

Une exposition au vernis lustré
Le quatrième de couverture nous suggère de prendre Chambre d'amis comme un album de photographies de personnages « avec la poésie qu’il donne à voir et la voix qu’il fait entendre, œuvre au roman émouvant de la vie ».

Ce roman fragmenté m’a plus fait penser à un recueil de nouvelles, ne serait-ce que pas ses nombreuses divisions, trente-six brefs chapitres étalés à raison de douze sur trois murs : « Mur gauche, petit format en noir et blanc » « Mur du fond, grands formats en couleur », « Mur droit, petits formats en noir et blanc ». Des titres de chapitre précis « Minh marchant sur la rue Ste-Catherine ouest (décembre 2008) », relatant le lieu et le temps, rappellent un titre de photographie vraisemblablement. Certaines de ces photographies traduites en mots sont d’ailleurs des hommages à de réputés photographes : Daido Moriyama, Diane Arbus, Raymonde April, et autres.

Cet esprit de prévision de l’auteur pour tenir le rythme, même longueur pour chacun des trente six- chapitres (3 à 4 pages), mène à penser que chacun des mots de ces textes ont été pesés, soupesés, repesés. Écriture tenue sous brides et, si elle était calligraphie, je la verrais anguleuse. Des personnages, Juliette, Francis, Isa, John, Daniel, Minh, Allison et autres, sont dispersés d’une photo à l’autre, ou se retrouvent sur la même. Au départ, on cherche le lien entre eux, même s’ils ont un point commun, une âme sombre et barbouillée. Ce n’est pas parce que la part de créativité et d’originalité est grande que le pessimisme du propos s’en trouve allégé. Peut-être est-ce pour cela que plusieurs personnages éprouvent une nette attraction pour l’astre soleil. C’est sous ses rayons qu’ils trouvent un éphémère bonheur de vivre.

Le portrait des personnages est rendu sous des angles à la lueur de mots durs, crus, provocants. La chose sexuelle est abordée sans pudeur. L’indifférence est exclue.

Quelle gageure que ce concept de présenter une enfilade de photos sous forme de mots pour les exposer sur des « murs » et faire traverser aux personnages certains incidents qui provoquent des rencontres. Une contrainte de cette importance exige un contrôle du texte et le défaut de la qualité devient, selon moi, le manque d’abandon. Il faut aussi s’attendre à un ordre de descriptions strate par strate. Personnellement, je suis continuellement restée consciente d’être la lectrice d’un concept. J’y ai trouvé un esthétisme certain, qu’on aime ou pas, mais ce qui m’a le plus rebuté est sa part d’hermétisme. Par exemple, en ce qui a trait aux hommages aux photographes contemporains, si on ne connait pas leur style, il est facile de passer à côté de la subtilité du chapitre qui leur est consacré. Certaines phrases alambiquées exigent de travailler pour les comprendre et, parfois, sans succès.

Par ce texte dense à parts égales de poésie, de psychologie et de philosophie, Dominique Robert, une poétesse qui signe ici un premier roman, nous repait de certaines perles qui éclatent le texte sans prévenir. Elle réussit à ramasser l’aspect fragmenté pour assembler sa fin nous renvoyant une exposition au vernis lustré.

Chambre d’amis, Dominique Robert, Les Herbes rouges, 2011, 164 p.

lundi 8 août 2011

Le polar au Québec : Les Correspondances d'Eastman

« Un livre sur quatre qui se vend est un polar » , entrée en matière retentissante de l’animatrice Anne Lagacé-Dowson, qui enchaine d’une question nécessaire pour mieux comprendre ses trois invités : « Comment êtes-vous arrivés au polar ? »

Johanne Seymour s’empare du micro la première. Un genre qu’elle affectionne depuis l’enfance mais c’est un accident la clouant à un fauteuil roulant qui devient l’occasion de se confronter à sa capacité à en écrire. L’écriture et la sortie du premier, Le Cri du cerf, ont été une lune de miel. Le deuxième roman fut une toute autre histoire (cette autre histoire intitulée Le cercle des pénitents !). Elle a peiné, devenue plus consciente de certaines règles à suivre. André Jacques y va d'une réponse semblable, c’était son genre de prédilection en tant que lecteur. Louise Penny, quant à elle, avait une histoire à régler avec la page blanche. C’est à partir de son installation dans un lieu paisible et inspirant, l'Estrie, qu’elle s’attelle à écrire le livre qu’elle aimerait lire.

L’animatrice lance les auteurs sur la place du polar au Québec. On s’entend pour dire que le polar y est de plus en plus populaire. Johanne Seymour avance que Chrystine Brouillet en est une ambassadrice avec sa populaire Maud Graham. Elle en profite pour rajouter qu’à St-Pacôme se tient un festival du roman policier qui en est déjà à sa 9e édition. André Jacques nous apporte des chiffres, sur 150 polars publiés, environ 8 sont traduits en français. On choisit nécessairement les meilleurs pour les publier. L’auteur québécois est inévitablement comparé à la crème des auteurs étrangers. Aux détracteurs qui classent la catégorie dans le trop sombre, André Jacques apporte à notre attention que La Bête humaine de Zola s’appellerait un polar s’il était de notre siècle.

Bonne nouvelle, les auteurs de polar sont de bons vivants ! De fouiller les côtés sombres de l’être humain éliminerait une partie de leurs psychoses. L’évacuation m’apparait assez efficace puisque j’ai devant moi des auteurs resplendissants, au rire facile.

Louise Penny affirme que pour elle le crime est accessoire dans son histoire, un outil pour soulever le voile sur les pourquoi de la nature humaine. Soulever le voile de l'apparence. L’intérêt est de voir une personne dite normale vaciller et franchir la limite sociale pour devenir une criminelle. Comment a-t-elle trouvé son enquêteur ? Elle s’est demandé avec qui elle aimerait vivre longtemps, qui ne l’énerverait pas, dont elle ne se lasserait de ses qualités, ni de ses défauts. Un homme bon à marier ! ajoute-t-elle dans un grand éclat de rire. Ainsi est né son Armand Gamache qui, elle le réalisa plus tard, était calqué sur son mari (qui était dans l'assistance et que nous avons eu le plaisir d'applaudir !)

Johanne S. désirait mettre de l’avant une femme qui l’émeut et à qui elle veut donner sa part de bonheur, elle prend soin de sa Kate McDougall. Elle ne néglige pas l’aspect jeu de s’exercer à trouver le coupable. La soif de justice du lecteur s’en trouve étanchée, le coupable est démasqué et paye pour ses actes, ce qui n’est pas toujours le cas dans la vie, rajoute-t-elle.

André Jacques a choisi un antiquaire comme enquêteur pour son amour personnel de l’histoire des objets, un agent secret à la retraite pour lui fournir les qualités propres à un enquêteur assez expérimenté pour mener une enquête.

Quel est la part de recherche avant d’écrire un polar ? Une fois les règles incontournables à une enquête assimilées, comme dans n’importe quel roman, des recherches s’imposent pour savoir de quoi l’on parle. Particulièrement dans ce genre, le lecteur attend les invraisemblances au détour des pages.

C'est sur cette dernière assertion que la rencontre se termina : la vraisemblance est capitale, pas la vérité, puisqu’on s’entend qu’il y en a plusieurs.

Mes impressions
Un des Cafés littéraires les plus vivants parce que habités par de bons vivants. La causerie où j’ai senti le plus d’affinités entre les participants. Ça sentait bon la solidarité. On était loin de l’image du créateur torturé et leur bonheur d’être là était tangible. Je suis certaine que l’assistance s’en est nourri, avec la surprise de voir que des personnes habituées à jongler avec le pire, peuvent nous offrir le meilleur de l’être humain.


samedi 6 août 2011

Naissance d'un écrivain - Correspondances d'Eastman

La très dynamique Catherine Lalonde a devant elle un trio d’écrivaines prêtes à parler de leur naissance : Perrine Leblanc, Anaïs Barbeau-Lavalette, Mélanie Vincelette.

Parler du premier roman fait glisser vers le « avant » roman, le manuscrit. Perrine Leblanc a écrit un manuscrit avant son premier, mais il ne se nommera jamais "roman", de cela elle est certaine. Tandis qu’Anaïs Barbeau-Lavalette a une accointance avec les films et les romans ; quand le roman pointe, le film n’est pas loin ou vice et versa. Elle est habitée par des univers. Pourquoi ce besoin de les écrire au lieu de les montrer ? L’amour du mot. Pour parler en se taisant. Mélanie Vincelette a attendu sa première publication en envoyant des nouvelles dans les revues. Elle faisait le guet de sa boite aux lettres avec une grande anxiété. Quand une de ses nouvelles fut enfin publiée dans « Brèves littéraires », ses 16 ans l’ont vécu dans une joie débordante. Toutes s’entendent pour dire que les premiers écrits sont des tampons, question de se délester de ses influences de lecture, briser le réflexe de mimétisme des auteures qu’on a adulées.

À la question pourquoi publier, Perrine Leblanc répond que le livre objet est déjà une raison en soi, elle qui a choisi la couleur de la couverture et son côté sobre. Quand elle va voir L’homme blanc publié en 2012 dans la collection blanche de Gallimard, elle se prépare à un choc. Mélanie Vincelette a eu un coup de foudre dans une imprimerie. De voir les feuilles se remplir de mots, s’assembler, se relier lui a donné une émotion forte, suffisamment pour qu’à 26 ans, elle fonde la maison d’édition Marchand de feuilles.

Il a aussi été question de la crainte de vampiriser l’entourage. Mélanie Vincelette, une femme exubérante qui aime raconter des anecdotes, nous a parlé de sa crainte vis-à-vis son frère duquel elle s’est inspiré pour le cuisinier sur l'Île de Baffin dans son dernier roman Polynie. Depuis des mois, elle prenait des notes, l’écoutait, le questionnait, mais n’arrivait pas à lui avouer qu’il serait son personnage principal. Au lancement de la programmation de Marchand de feuilles, elle le lui révéla, lui déboulant l'aveu dans un même souffle. Finalement, ce fut une peur futile puisqu’il en fut flatté !

Catherine Lalonde, une animatrice très stimulante, a désiré les entendre sur leur réaction peu après la publication. Mélanie Vincelette, qui publie plusieurs premiers romans par amour pour les voix nouvelles, accole tout de suite le mot « déception ». Toute une vie d’attente se condense en cette heure qui devrait faire « boum » mais qui, plus souvent qu’autrement, n'émet qu'un léger bruissement. La conclusion de chacune est qu’on surévalue l'événement de la première publication et pour le contrer, Perrine Leblanc conseille de rapidement s’atteler à un autre projet, avant même la sortie tangible du premier. Dans le cas de Mélanie Vincelette, elle est naturellement protégée de la déception par son métier d’éditrice, son énergie rapidement dirigée vers l’accouchement des bébés des autres.

Toute cette route pour arriver à un deuxième roman. Une brochette d’auteures vigoureusement en santé puisque Anaïs Barbeau-Lavalette vient de sortir son deuxième roman chez Marchand de feuilles "Embrasser Yasser Arafat". Perrine Leblanc travaille très fort au deuxième et quand Catherine Lalonde a laissé échapper un "il sort bientôt donc !", elle s’est écrié «non ! » dans un grand sursaut.

Ce qui me fait penser à une autre question qui a été posée ; comment se voyaient-elles en écrivaines vieillissantes ? La seule qui fut claire à ce sujet est Perrine Leblanc, elle se souhaite de vivre l’aventure d’une manière moins angoissée, moins vulnérable aux perceptions extérieures.

Photos :
1. Anaïs B.L. (extrême gauche), Mélanie Vincelette (gauche), Catherine Lalonde (droite)
2. Anaïs Barbeau-Lavalette
3. Mélanie Vincelette
4. Perrine Leblanc

vendredi 5 août 2011

Dany Laferrière dans une baignoire au Théâtre La Marjolaine

Sur la scène du Théâtre La Marjolaine, Dany Laferrière est arrivé dans un noir. Et il y est resté suffisamment longtemps pour que je commence à me demander, va-t-on voir que sa chemise blanche tout au long de cette mise en lecture ? Nous ne l’entendions pas, il semblait remuer les lèvres, mais je n’en étais pas certaine... Et tout à coup, la lumière fut ! Et tout à coup, le son fusa !

Peut-on imaginer une meilleure manière de capter l’attention !? Ce que j’imagine des ennuis techniques ont servi à ramener notre attention vers l’avant. Tout sert toujours à tout ... Y compris une baignoire sur scène !

Il a commencé par tourner autour de la baignoire, comme on tourne autour d’un pot. Il l’a approché avec hésitation (pas vraiment l’idée qu’on se fait de lui, un être hésitant !), se demandant, qui sait, comment il allait – avec élégance ! – embarquer dans ce bateau de scène qu’il avait lui-même désiré ! Et puis, majestueusement, il l'a enjambé. S’y est assis et, pour qu’on n’observe pas chacun de ses mouvements (permettez-moi de lui prêter ces intentions), il nous a demandé d’entendre avec lui le clapotis de l’eau.

L’image était belle, imaginez le long homme brun en chemise immaculée dans un bain blanc qui nous jette un regard de défi. Autour du bain, montent des piles de livres jusqu’à sa main, des livres annotés, adorés, lus et relus. Il en attrape un, une bouée, l'ouvre. Il le tient, comme on tient la main d’un ami, et s'adresse à nous de sa voix chantante et puis, commence à le lire amoureusement. Je dis « amoureusement » et ce n’est pas pour faire du style, son lien intime avec chacun de ses livres embaume une huile essentielle. Nous étions devant un moment d’intimité de lui et de ses livres dans un bain. Il lisait devant une mer de monde.

Pour être tout à fait juste, il a surtout lu avec nous, plus que devant nous. J’ai vu sa conscience de notre présence, à l’affût de notre écoute, attentive ou vagabonde. À un certain moment, en lisant un long extrait de Jorge Luis Borges, j'ai eu l'impression qu'il s'est oublié dans son bain !

Je ne peux vous donner le nom de tous les auteurs qu’il a lus. Je n’ai pris aucune note mais je me souviens qu’il a commencé par Diderot, ensuite il a visité longuement Victor Hugo (qui parlait de Balsac), Hubert Aquin, Réjean Ducharme, Beaudelaire, Rousan Camil, Le Clézio pour ne nommer que ceux-là.

Ah oui, j’oubliais ! Il avait une compagne, debout par terre, une bouteille de vin. Elle n’est pas restée un accessoire de scène. Effrontément (!) il en a pris des gorgés, rigolant un peu de boire à notre nez et à notre barbe !

J’ai particulièrement aimé les moments entre les livres, ces points suspendus où il nous préparait à son mets de mots. Son esprit fluide suit le courant de ses idées qui voguent dans un va et vient d’inspirations, saisis au vol des bulles d’idées qui dansent autour de lui. Et l’appréciable est que ce ballet arrive à le surprendre lui-même !

Mon attention a parfois vacillé. Imaginez-vous bien au chaud, avec une voix qui caresse les mots et les phrases qu’il aime d’amour tendre. La lecture en baignoire s’est transformée en douce berceuse pour âme somnolente. L’idée de cette mise en scène est excellente, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’on aurait gagné à ce qu’elle soit mieux rodée. Par exemple, du point de vue technique, où nous sommes plusieurs à avoir manqué des pans de mots. Il m’a semblé, et à Catherine Voyer-Léger qui m’accompagnait même chose, qu’il y a manqué de qui rend à un spectacle de lettres, sa noblesse, un peu plus de préparation...

Mais je n'aurais jamais manqué pour autant ce moment privilégié où Dany Laferrière nous a présenté ses amis les plus chers.